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Expérience de la durée"
Nicolas
Bourriaud & Jérôme Sans, Commissaires
La
Biennale de Lyon 2005 est une exposition qui, prenant en compte les
différentes étapes de sa conception, se propose d’articuler
entre eux des thèmes complémentaires, reliés
par la notion de temporalité, qui nous a servi de fil rouge.
Aborder
le temps, c’était pour nous une manière de faire
l’inventaire des années quatre-vingt-dix, à partir
desquelles l’art fonctionne comme une sorte de banc de montage
sur lequel les artistes peuvent recomposer la réalité quotidienne.
Modification des vitesses de passage des formes, pauses, mises en
boucle, différés, synchronisations, ralentis ou accélérés
: pour les artistes des années 1990-2000, le temps représente
un matériau de construction davantage qu’un simple support,
et la maîtrise de la durée et des protocoles temporels
de l’exposition est devenue un enjeu esthétique majeur
au même titre que celle de l’espace.
Il
s’agit de réaffirmer que l’oeuvre d’art
est un événement avant d’être un monument
ou un simple témoignage, et l’esthétique, aussi
une affaire d’énergétique. À rebours des
tentations actuelles du retour aux catégories traditionnelles
de la peinture et de la sculpture (et de la vidéo), nous vou-lions
insister sur le fait que l’art constitue une expérience
qui engage le regardeur.
Nous
avons ainsi été amenés à prendre en compte
l’impor-tance de l’héritage de l’art conceptuel
(de Douglas Huebler à Josephine Meckseper, en passant par
John Miller, Erwin Wurm, Carsten Höller ou Allora & Calzadilla)
et du mouve-ment Fluxus (Yoko Ono, Erik Dietman, Dieter Roth, mais
aujourd’hui Surasi Kusolwong ou John Bock), pour qui le temps
de la production artistique était indis-sociable du temps
vécu. Quelle est l’actualité de ce questionnement
? N’est-il pas nécessaire de réévaluer
certaines pratiques qui nourrissent encore l’art d’aujourd’hui
?
Il
s’agit en tous cas d’une biennale débarrassée
de toute monomanie prospective, qui ne s’inscrit pas dans cette
rotation rapide des valeurs qui imprègne parfois trop les
grandes expositions internationales. Nous avons préféré le
mode du dialogue : celui de Dieter Roth avec John Bock, de Tom Marioni
avec Erwin Wurm ou Rivane Neuensch-wander, de James Turrell avec
Ann Veronica Janssens, etc.
Au
point d’intersection de ces différentes pistes se trouve
la notion de longue durée : non pas la lenteur, qui s’avère être
un jugement de valeur sur le temps, mais la dimension du projet.
Le long terme est le temps du projet, du développe-ment durable,
qu’il est important aujourd’hui de défendre contre
le zapping généralisé et le turnover marchand.
Ce
ne sont pas “les années 70” en général
qui nous ont intéres-sées, mais cette tentative de
contre-culture qu’a été l’expérience
hippie, laboratoire de nouvelles formes de vie. Ces années
d’émancipation et de remises en cause tous azimuths
semblent,
par ailleurs, contenir sous une forme encore virulente toutes les problématiques
de ce début de vingt-et-unième siècle : le fémi-nisme,
le multiculturalisme, la lutte des minorités sexuelles, la spiritualité “New
age”, l’expérience communautaire et relationnelle,
l’écologie, l’orientalisme, la décolonisation,
le psychédélisme… Mais par dessus tout, elles constituent
un modèle de refus de la société de consommation.
De la croissance zéro au retour à la nature, l’aspiration à la “subversion
par le bonheur” demeure intacte chez les artistes actuels, même
s’ils empruntent d’autres voies et s’avèrent
moins optimistes et plus complexes que leurs aînés. Toutefois,
l’esprit expéri-mental de la contre-culture des années
70 flotte sur cette Biennale 2005, avec La Monte Young et Marian Zazeela,
Terry Riley, Tony Conrad, Brian Eno, Yoko Ono, Tom Marioni, Robert Crumb,
Gordon Matta-Clarck, Robert Malaval, Jonas Mekas, Andy Warhol ou James
Turrell… “Expérience de la durée” n’est
toutefois pas une exposition historique, et nous n’avons pas l’ambition
de monter une rétrospective, mais au contraire d’utiliser
l’énergie et les motifs de ces années post-68 pour éclairer
le présent.
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