Présentation
Pierre
André Benoit, dit P.A.B., nous laisse une uvre déditeur,
de poète, de peintre et dartisan du livre exemplaire. En outre, il
a su, grâce à une intuition étonnante, trouver les lieux en
résonance avec son uvre, Ribaute-les-Tavernes puis Rivières
de Theyrargues et, enfin, à partir de 1989, le château de Rochebelle
où devait sinstaller le musée bibliothèque Pierre André
Benoit. Ainsi, les lieux de luvre deviennent-ils à leur tour
des uvres dart hantées par la présence de leur fondateur.
Pierre André
Benoit est né en 1921 à Alès et il est mort en 1993 sans
avoir quitté sa région natale. Il na suivi aucun plan de carrière
mais sest construit par les rencontres comme un éternel oisif. Dès
lépoque des bibliophiles alésiens, véritable portrait
de jeune homme en éditeur, Pierre André Benoit comprend quil
veut faire des livres voués à la défense et à lillustration
de la poésie où lartiste serait un complice actif. Cest
lécho des mots du poète sur le peintre qui est la condition
préalable à lillustration et jamais le contraire.
En
dépit des progrès techniques réalisés dans limprimerie
et de la stature croissante des artistes contactés, P.A.B. continuera de
pratiquer toute sa vie lart de la débrouillardise à quatre
sous. Nécessité et agrément faisant loi, chaque livre sera
une aventure initiatique pour laquelle lexpérience du livre précédent
servira peu. P.A.B. samusera beaucoup trop, entre ses nombreuses années
de marasme, pour avoir le temps de grandir car à quoi bon atteindre lâge
de la maturité lorsque lon crée des livres.
Certaines
rencontres ont été plus importantes que dautres : Seuphor
pour la découverte de lart abstrait, Char et Braque pour leur classicisme,
Jean Hugo pour son charme franciscain, Rose Adler par son amour des petits livres,
Picasso parce que cétait Picasso, Dubuffet pour son indépendance,
Vieira da Silva pour son raffinement. Ne pas citer les autres est un crime, dont
P.A.B. ne se fût pas rendu coupable, sauf en cas de brouille, ce qui se
produisait parfois. Ils sont tous cosignataires des livres de P.A.B. mais tous,
sauf Dubuffet qui a entraîné P.A.B. vers des terres inconnues, ont
réalisé des choses différentes grâce à leur
rencontre avec léditeur alésien.
Dans
la rigueur et le respect de lesprit du livre classique, luvre
de P.A.B. est un pied de nez au culte du beau livre en pur papier du moulin de
la Chiffonnière et à la couverture en peau dornithorynque
vieillie en fût. Le livre est un acte modeste et essentiel. Il ne paie pas
forcément de mine mais son contenu doit réjouir lâme
et le corps.
Soucieux
de la survie de son uvre au-delà dune diffusion quil
savait et voulait rare, P.A.B. a souhaité bâtir un écrin à
son image, un lieu où luvre se découvrirait progressivement
jusquau dévoilement complet qui seffectue, tel le dernier sanctuaire
dEleusis, dans la bibliothèque. Lidée de base est belle
et fonctionnelle. Le musée bibliothèque Pierre André Benoit
est à la fois spectaculaire et intimiste, lumineux et secret, antre du
livre et champ de la peinture. Les enfants peuvent sébattre bruyamment
au milieu des pots de peinture dans la grande salle du rez-de-chaussée
tandis quun bibliophile sabîme dans le déchiffrement
dune rare correspondance poétique exposée dans une vitrine
de la bibliothèque silencieuse du deuxième étage.
Lutopie
fondatrice de cette étrange institution agit encore dix ans après
son ouverture. Certes, P.A.B. avait imaginé des réseaux de soutien
plus influents et une place au centre de la cité (non sans le désir
contradictoire de rester en marge). La Bibliothèque Nationale de France
aurait laissé miroiter un partenariat plus gratifiant pour le musée.
En fait, la greffe du musée na jamais pris sur la ville, les bibliophiles
influents constituent une infime minorité, même à léchelle
dun pays, et la Bibliothèque Nationale de France sest vue proposer
des défis autrement plus audacieux.
Le musée bibliothèque
Pierre André Benoit nen reste pas moins une éclatante réussite.
Le livre y est magnifié comme il ne lest nulle part ailleurs, en
tant quobjet esthétique, production de lesprit et source de
plaisir. La peinture virevolte autour du livre comme sa plus ancienne complice.
Le projet dune vie se lit sans cartels ou didascalies pédantes. Loin
dêtre une nécropole, ce musée tire profit de ses contraintes
de départ (faiblesse relative dune collection par ailleurs très
cohérente, configuration de lieu de mémoire) pour ne jamais mentir
au visiteur sur sa véritable nature.
En
tant que conservateur, jai pu gérer ce musée bibliothèque
comme une pension de famille, sans aucune nuance péjorative. Jen
changeais le décor selon les saisons, y invitais régulièrement
de nouveaux artistes, amis ou non de P.A.B. Ces derniers y trouvaient gîte,
couvert et délassement de lâme. Les enfants des écoles
y découvraient la beauté sans obligation dachat. Lobbies du
livre et de la peinture restaient dans le vestibule. Cette demeure était
autant pour eux que pour les autres, hélas trop peu nombreux. Je pense
sincèrement que ce lieu est unique et quil nobéit pas
aux lois de gravitation qui sexercent habituellement sur les musées
et les bibliothèques. Je pense toutefois quil a emprunté aux
musées et aux bibliothèques le trait qui les différencie
des manifestations éphémères de la culture, léternité.
Axel
Hémery
Conservateur du musée bibliothèque Pierre André
Benoit à Alès de 1993 à 1998. Actuellement conservateur au
musée des Augustins à Toulouse.