Philippe
Pasquet , LES CORPS EN FRAGMENTS par Claude Serpieri
QUAND VINCENT VAN GOGH INVENTE LE BODY ART
Syphilis
et folie ou geste de fureur face à un monde qui
ne l'écoute ni ne le reconnaît, Vincent Van Gogh commet
le geste de se trancher l'oreille. Efficacement ordonné par
l'épouse et les descendants de son frère Théo,
la promotion du peintre est peu à peu assurée, et il
devient le super phénomène sympathique et marchand
de la peinture mondiale.
Grand
connaisseur en mercatique, Andy Warhol se souviendra du modèle,
et, appuyé par ses compères grands argentiers du marché de
l'art, impose son artiste maudit, Jean-Michel Basquiat. Comme il
se doit, le jeune homme a toutes les "qualités" :
caraïbe (c'est à dire pirate ou anthropophage), pas même
un vrai américain, sans domicile sexuel fixe, adepte du graffiti
mural urbain (comme un chien perdu qui lève la patte un peu
partout), et par dessus le marché, drogué à mort.
D'ailleurs il en meurt.
Vincent
et Jean-Michel, le parallèle est presque parfait; à cette
différence près que la tragédie de la vie du
premier nous fait venir les larmes aux yeux alors que l'étalage
cynique et voyeuriste des errances du second provoque la nausée
(ou l'indifférence).
QUAND MIKE TYSON PRATIQUE LE NOBLE ART
Andy
Warhol a peut-être eu l'élégance de mourir
avant Basquiat. D'autres n'hésiteront pas à exploiter à leur
tour leurs maudits artistes et à amplifier le phénomène.
Jean-Michel Basquiat a donc un double, en pire. Bien plus médiatique,
plus violent (et violeur), plus fort, plus riche, plus sauvage, plus
fruste, plus opprimé, plus noir, lui aussi pratiquant son
art, le Noble Art, sans concessions, sans limites: un cannibale,
Mike Tyson.
Peu
importe les victoires sur le ring, les knocks-downs, les knocks-outs.
Ce qui fait la différence entre Mike Tyson et les autres boxeurs,
ce qui fait de lui un artiste, c'est son geste: créatif, inouï.
Mike Tyson a mordu, déchiré, tranché un petit
bout, un tout petit bout de l'oreille de son adversaire.
Qui est Mike Tyson ? Un artiste doté d'une personnalité surdimmensionnée
et indomptable, ou bien celui que l'on montre du doigt, l'image exagérée
du mauvais sauvage dans une mise en scène roublarde ? Un king-kong
devenu méchant spécialement produit pour faire vraiment
peur aux jeunes filles, une construction perverse élaborée
pour donner le frisson au commun des mortels et réclamer la
désapprobation unanime...?
Mike
Tyson, je le crains, tout comme Vincent, et toutes proportions
gardées, souffre seulement de ce qu'il n'a pas été écouté.
L'oreille mordue en est la métaphore agressive, éloquente
et poétique.
" DESSINE MOI UN MOUTON..."
Sous
le regard attentif d'une maman complice, Philippe Pasquet était
le petit garçon "qui fait les plus beaux dessins".
Ce plaisir du libre jeu des lignes, ses années lycéennes
ne le démentiront point. De sorte que c'est tout naturellement
que le jeune bachelier a orienté ses études universitaires à Strasbourg
vers les arts plastiques. ici Philippe a pu confronter son goût
pour le dessin naturel et sans contraintes à la découverte
de l'art des maîtres, contemporains pour l'essentiel, sinon
exclusivement. Des artistes comme Antoni Tapiès, Miquel Bàrcelo,
Jean Dubuffet ou Pierre Aléchinsky suscitent son intérêt.
Par contre, il garde une certaine réserve envers les minimalistes
et conceptuels (trop officiels, trop académiques...) comme
envers les générations précédentes du
xx ème siècle (il leur manque la nouveauté...)
Il inaugure alors ses premières toiles; bientôt il s'installe à Metz.
COMMENT ECHAPPER AU CARRE.
Philippe
Pasquet se préoccupe en premier lieu de la surface
picturale, de sorte que la première période de son
travail emploie quasi exclusivement et résolument le format
carré.
A cette évidence formelle s'ajoute une remaquable économie
de moyens. Le papier marouflé sur toile constitue la préparation.
Une matière granuleuse colorée de pigments francs à l'acrylique
y est appliquée. Un trait de pinceau noir dessine un carré principal
que soulignent ou qu'entourent des carrés figurés et
alignés de dimensions plus réduites. L'élément
figuratif principal est dessiné au pinceau, noir le plus souvent, établissant
un contour ferme, efficace, sobre et éloquent. Ce dessin peint
et performant pénètre et occupe le carré dans
son entier, jusque dans ses recoins secrets.
La tâche accomplie de cette première période
de travail laisse la place à une seconde période où carrés
et contours ont disparu; où apparaissent des compositions
de plages de couleur produisant des tensions; où la figuration
se sépare du dessin et devient picturale; où les collages
de petits dessins autonomes et des textes soulignent la pureté structurelle
du tableau. La maturité est acquise.
A LA RECHERCHE DU MOUTON NOIR.
Philippe
Pasquet reconnaît sa fascination pour nos contemporains,
le monde qui nous entoure. Une fascination effarée pour ces
mouvements de masse (attitude violente, abscence de langage des "sauvageons" banlieusards, "reality
shows" télévisuels, snobisme culturel bien pensant
etc...) systématiques qui annihilent l'individu. Exaspéré par
les codes qui régissent le monde, c'est par la peinture qu'il
y répond, déployant une ironie provocante, décapante
voire agressive.
Il n'y a pas d'échappatoire aux voies étroites systèmatisées
par les médias. De même que le western ou le polar ou
la bande dessinée ont des codes bien définis sans quoi
leurs univers s'effondrent, de même les adeptes de la "culture
!" des banlieues ou les consuméristes de la maison individuelle
et de l'hypermarché ou les élites intellectuelles appliquées à la
pensée politique correcte ne vivent que pour d'autres codes,
en adéquation bien établie et ordonnée avec
le groupe économico-culturel auquel ils appartiennent.
Dans ces troupeaux amorphes et dociles, il n'y a guère de
chance de rencontrer le mouton noir: l'individu a disparu.
Cet
individu qu'il recherche, Philippe Pasquet le représente
en fragments: mains esseulées, troncs sans têtes, têtes
sans corps, détails du quotidien et objets anodins...
C'est pour mieux le retrouver, le désirer, le figurer dans
ces compositions fortes et audacieuses qui dialoguent avec chacun
de nous: en tête à tête; d'individu à individu.
Shwäbisch-Gmünd, Mars MMII