Comment peut-on, en tant que peintre ayant
reçu une formation classique, concurrencer l’invasion
visuelle, le tsunami d’images qui inondent notre société de
consommation postmoderne ? Dans une société hyperkinétique
où les jeunes, au même instant, tchattent et envoient
des textos (sms) et écoutent leur mp3, une peinture
ou un dessin apparaissent bien vite comme fades et unilatéraux.
C’est pour un grand nombre d’artistes une question
délicate, mais Fred Michiels relève héroïquement
le défi. Il connaît ses classiques, tout autant
que les limitations de son terrain d’action. Au lieu
de s’y résigner, il essaie de contourner le problème,
par une ruse prométhéenne. À l’instar
de la plupart des artistes contemporains, il a diverses sources
d’inspiration et il passe sans effort du high art à la
low culture, de Van Gogh à Tintin, sans même se
soucier d’une explication. Ainsi son œuvre est aussi
complexe, stratifiée et multiple que la société dans
laquelle nous vivons. Et, surtout, il sait comment traduire
la diversité thématique de son travail sur la
toile : il ne place pas les divers cadres de référence
les uns à côté des autres, en les juxtaposant,
mais il les place les uns sur les autres, comme dans un palimpseste.
Michiels réalise des transpositions, des dessins et
des peintures qui se chevauchent et qui forment, ou ne forment
pas, un récit. Au lieu de raconter une seule histoire,
il en conte plusieurs en même temps. Son impatience est
symptomatique du notre zeitgeist. Il emploie parfois des couleurs
différentes pour distinguer les traits narratifs les
uns des autres, mais souvent il ne le fait pas, ce qui conduit à un
enchevêtrement inextricable, à une toile d’araignée
complexe de lignes qu’il est bien difficile d’effilocher.
Derrière une nonchalance apparente, Michiels cache
une grande sûreté du trait. Il dessine en une
seule ligne fluide, et on croirait que, tout comme dans les
One-liners de Picasso, Michiels refuse de soulever sa main
de la feuille. Il dessine parfois des deux mains en même
temps, ce qui illustre bien son impatience et son tempérament
artistique.
Fred Michiels est un caméléon qui passe aisément
d’un style à un autre. Par sa véhémente
palette et ses sujets bédé il donne l’impression
d’être un Fauve sous amphétamine. La ligne
claire d’Hergé, la beauté subversive
de la période vache de Magritte, les images multiples
de Polke, … Michiels n’est pas près de
se laisser pousser dans un coin. De même, il brouille
constamment les frontières entre peinture et dessin.
La différence entre ces deux modes d’expression
n’est pas relevante dans sa pratique artistique. Michiels
est toujours à la recherche de supports autres que
la toile classique, comme dans la série où il
emploie des marqueurs et de la peinture acrylique sur un
plastic transparent.
Pourquoi se limiter à une image quand on peut en
choisir plusieurs ? L’œuvre de Michiels sape le
culte de l’unicité de l’image. Pour lui
il n’existe pas d’images absolues. Chaque représentation
est convertible et interchangeable, tout comme certains personnages
qui réapparaissent en diverses constellations dans
son œuvre. Ce n’est pas un hasard s’il butine
largement son matériau d’inspiration sur l’Internet,
qui lui donne une archive inépuisable d’images échangeables.
Des images explicites venant de sites porno sont transformées
en dessins étonnamment frais et esthétiques.
Fred Michiels reste un artiste classique qui est de taille à se
mesurer aisément aux défis de son temps.
Sam Steverlynck – février 2008
Traduction libre du néerlandais, René O