"Sous
un déluge de pourpre, le corps..."
Le
déluge est la manifestation d’une catastrophe, d’une
destruction quasi totale mais est le signe de la germination et de
la régénérescence qui suivront. Un déluge
ne détruit que parce que les formes sont épuisées,
mais est toujours suivi d’une nouvelle histoire. Il purifie,
régénère comme un immense baptême collectif
décidé par une conscience supérieure. Au lieu
de la régression lente en formes sous-humaines, le déluge
amène la réabsorption instantanée dans les eaux,
dans lesquelles les péchés sont purifiés et
desquelles naîtra l’humanité nouvelle, régénérée.
L’idée de déluge, associée à des
eaux pourpres, renvoie au Styx, le plus grand des fleuve de l’enfer.
C’est alors que sous un déluge de pourpre ma peinture
se noie. La matière liquide et fluide englue tout comme le
sang qui s’épanche. La vie fragile et la mort concluante
se mêlent et s’entre mêlent au point que l’on
ne sait plus les différencier. Le pourpre envahit alors peu à peu
l’espace, les toiles et autres travaux pourpres s’accumulent
dans l’atelier, la peinture coule et se répand sur le
sol, insidieusement le pourpre envahit tout, inonde mon lieu de vie.
C’est alors une immersion dans le pourpre, étouffante
parfois, mais de laquelle je ne saurais m’échapper.
La
couleur hypnotise, et retient le regard jusqu’à ce
qu’il se noie en elle. Cependant la couleur est un médiateur,
elle nous ouvre la voie de l’immatériel, nous appelle à échapper
au monde réel tout en s’enracinant dans une corporéité sanglante.
Mon travail fondé sur la couleur vise à provoquer des émotions,
quelles qu’elles puissent être, sur celui qui la regarde.
Mes peintures sont donc à voir en tant que déclencheurs.
Le pourpre, envoûtant, me retient captive en ses eaux épaisses.
La couleur contaminante a chassé petit à petit toute
autre couleur de mon environnement. Des espaces restreints par le
support se répondent, s’ajoutent, et deviennent cet
océan infini de pourpre dans lequel je me perds avec délice
ou angoisse. Les relations entre les êtres et les œœuvres
se veulent alors dans un rapport de proximité pour que le
regardeur s’isole de son environnement et que puisse commencer
le dialogue.
Entre
des êtres de chair et des peintures de sang, les peaux
de peinture, me semblent propices à instaurer le flottement émotionnel,
inter relationnel, qui est l’un des objets de mes recherches.
Ces espaces de malaises, qu’ils appartiennent au relationnel, à la
psychologie, à la transcendance, à la rêverie
ou à l’imaginaire, trouvent, par le biais de la peinture,
une réalité à la limite du soutenable. L’organique,
chair humide et palpitante, s’affirme, amenant avec elle l’angoisse
liée à cette vie de l’intérieur qu’elle
met en représentation. A travailler le pourpre, il fallait
bien que cet aspect s’impose. Mes œœuvres s’enracinent
donc dans l’humain, à travers sa détresse et
ses peurs. L’organique ici est intérieur, c’est
l’in-carnat, chair du dedans et du mystère. Le sang,
visuellement présent, s’apparente à la chaleur
vitale et corporelle, à la vie dont il est le véhicule,
autant qu’à la mort qu’il induit par son immobilité.
Mais la mort n’apparaît plus seulement dans le sang qui
se fige, ce dernier est aussi ce contaminateur monstrueux et terrifiant.
Répondant enfin à cet univers angoissant et à la
vision médusante de cette horrible intériorité,
se dégage un univers rassurant, un cocon imaginé qui
renverrait à l’espace intra-utérin protégé.
Un espace qui ne nous permet de deviner le monde extérieur
qu’à travers des sons étouffés et cette
lumière rougie qui nous laisse percevoir la structure de la
membrane qui nous protège.
Dans
mes travaux, la matière est comme une surface humide,
palpitante. Le relief des surfaces est comme une chair, un organe.
La matière molle évolue au-delà du geste que
je lui imprime multipliant les variations de tons et d’effets.
Cette mobilité, à laquelle répond la fluidité du
sang, participe d’une alchimie de l’incarnation. Marsyas
le supplicié introduit le mythe de l’écorché,
et le travail de la peau en tant que dépouille . Une ambiguïté entre
peau de chair et peau de peinture apparaît. Il reste, quoiqu’il
en soit, toujours une dépouille de peinture, et si dans un
premier temps cette idée apaise car elle éloigne du
cadavre, elle se trouve être à la réflexion presque
plus angoissante...