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l'art
d'écrire de Ghada Amer La
légende de Madjnûn est de celle qui existe dans toutes les cultures.
C'est l'histoire d'un amour impossible entre Leylâ et Qays, en Arabie. Follement
épris l'un de l'autre,ils sont séparés parce que Qays a écrit
des poèmes proférant sa passion. Quand le pèrede Leylâ
les découvre, il interdit leur mariage et Qays se retire à jamais
dans le désert. Leylâ ne peut plus alors que réciter des poèmes
dont la répétition devient la seulemanifestation de leur amour.
Il n'est
pas étonnant que Ghada Amer ait tiré de cette légende islamique,
en 1997, une uvre sculpturale du même titre. Elle a traduit les textes
de l'arabe au français, avantde les broder sur des tissus aux couleurs
vives tels qu'on en trouve dans les chambres, puis de les ranger dans des armoires
en plastique. Ce passage d'une langue sacrée à une langue moderne,
suivi de la minutieuse copie des poèmes, montre ce qui intéresse
Amer dans le processus verbal de lecture et d'écriture : transcription,
traduction, répétition sont caractéristiques de sa démarche
artistique. De même façon que Leylâ récite les poèmes
pour rendre à Qays son amour, Amer emprunte des langages littéraires
ou visuels existants, le plus souvent sur l'amour et le plaisir, et les refait,
les refond, hors de leur contexte initial. La broderie lui permet de suivre une
stratégie d'écriture formalisée. Les points péniblement
brodés à la main deviennent une sorte d'encre dépliant sous
les yeux des images et des récits. Artisanat traditionnel, la broderie
est depuis toujours considérée comme une activitéféminine
domestique. Normalement, les points sont invisibles. Les coutures qui créent
les formes et structurent un vêtement le sont pareillement. Elles sont dissimulées
dans un
repli, ourlet ou pince, à l'intérieur du tissu. Récemment,
des stylistes comme Martin Margiela et Susan Ciancolo ont inversé le rapport
entre forme et couture,extérieur et intérieur. Le travail d'Amer
met pareillement le dedans dehors. Ceretournement est des plus clairs dans deux
sculptures : Barbie Aime Ken, Ken Amie Barbie (1995) et La belle au bois dormant
(1995). Pour cette dernière, une robe rougeest relevée pour faire
apparaître une seconde robe semblable, mais blanche, sur laquellele conte
a été brodé.
Amer
s'intéresse aussi à la broderie en tant que travail féminin.
Dans deux de sespremières uvres, elle en a souligné le côté
laborieux. Dans Cinq femmes au travail(1991) et La femme qui repasse (1992), elle
a finement cousu des images de femmes se livrant à des activités
qui leur sont traditionnellement dévolues : soin des enfants, courses,
cuisine, lessive, repassage. Dérivé de magazines pour femmes au
foyer des années 50 et 60, les images sont délicatement cousues
avec un fil rouge sur une toile banche grossière. Dans Cinq femmes au travail,
la cinquième, non représentée, renvoie à l'artiste
en train de coudre. En introduisant la broderie dans la peinture, Amer conteste
la distance séparantl'artisanat du grand art. Dès le début,
elle s'en est pris délibérément au poids del'histoire de
l'art. Le travail de couture, dit-elle " empêche aussi de se demandercomment
démarrer la production de l'image. J'ai voulu créer et travailler
d'une manière qui réclame beaucoup de temps pour éviter la
peur devant le tableau blanc !! En français, on parle de peur devant la
page blanche. C'est une vraie terreur, une sorte de panique que les artistes éprouvent
au moment d'attaquer la surface blanche !! Et ça recommence à chaque
tableau. "
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