Le mythe des avant-gardes est quelque
part légitime
d’une histoire des ruptures, une histoire considérant
chaque artiste moderne ou chaque école à la manière
d’une cassure dans la grande temporalité. Une autre
histoire serait à faire, une histoire de la continuité et
des permanences. On verrait alors que sous des manières toujours
actualisées, l’art implique de lointaines obsessions,
porte d’antiques et insolvables questions. Peu nombreuses en
vérité ; étrangères à toute idée
de surenchère ou de progrès. Que sous les différences
apparentes courent souvent des obstinations et des constances tout à fait
dégagées des obligations de l’art, si l’on
peut dire. Dans cette histoire, il est probable qu’on y observe
la présence continue des objets et le petit jeu des manipulations
auxquelles ils sont sujets. Depuis les pierres dans le contour desquelles
les premiers hommes décèlent quelque anthropomorphisme
jusqu’au matériel courants du siècle industriel,
c’est à chaque fois ouvrir des mondes à les associer
ou les déplacer. C’est que l’objet est, déjà à l’échelle
des enfants, ce par quoi aborder le monde et exercer ses pouvoirs.
Pour tout dire : l’objet c’est le monde sous les doigts.
On ne s’étonnera pas alors que, sacrifiant à la
définition du génie baudelairien, les artistes s’aventurent
plus ou moins distraitement du côté de cette « enfance
retrouvée à volonté » qui invite à considérer
chaque objet du monde comme le lieu de détournements possibles,
le lieu ordinaire de l’humour, de la poésie et de l’aventure.
Jérémy LIRON, 2010
Artistes présentés
:
Issue de la jeune génération d’artistes slovènes,
Antea Arizanovic questionne le conservatisme d’une société patriarcale,
l’identité et la discrimination sexuelle. Peinture,
photographie, vidéo, réalisation d’objets et
performances sont autant de médiums qu’elle exploite
pour évoquer le contexte politique d’une Europe élargie
et celui d’une société traditionnelle. Elle s’interroge
sur le statut de la femme et explore la perception du corps dans
nos sociétés guidées par la consommation. De
quelle façon la sexualité et l’érotisme
sont-ils présentés et exploités aujourd’hui
?
Elvire Bonduelle crée des choses inspirées par sa
quête du bonheur. La plupart du temps il s’agit d’objets
qu’elle souhaite présents et utiles à notre quotidien.
Si pour l’artiste leur fonction n’est pas primordiale
- ils ne sont d’ailleurs pas toujours très fonctionnels
-, mais ils racontent des histoires : avec les cales on s’adapte,
avec les obstacles on s’assouplit, avec les fauteuils on se
cultive, ... Parfois, ce sont des vidéos, diaporamas, chansons
ou livres, avec toujours cette ambition de tout reconstruire; mais
peut-être s’agit-il simplement de refonder notre rapport
au monde :
«
Le Meilleur Monde », numéro spécial du quotidien
Le Monde est composé des seuls articles positifs parus entre
janvier et avril 2010, respectant la maquette originale. Le Meilleur
Monde a donné lieu à une performance/distribution au
métro Bonne Nouvelle, à Paris le 20 mai 2010.
Le travail de Lucie Duval, artiste
québécoise, s’est
développé depuis quelques années autour d’un
objet usuel : des gants pour travailleurs « made in China »,
et vendus dans le monde entier. Ils illustrent à eux seuls
toute une économie de marché où l’industrie
du textile fut l’un des premiers secteurs touché par
cette mondialisation. Mais ici, les signes sont déviés,
ces même gants repris par Lucie Duval trouvent une nouvelle
fonction : elle les coud entre eux, un à un, réalisant
ainsi des vêtements-sculptures/vêtements haute-couture
(ce sont aussi des « petites-mains » qui réalisent
les modèles créés par les couturiers). Lucie
Duval aime détourner les objets et les mots de leur fonction
première révélant à la fois ironie et
contradictions de notre époque : ces vêtements/sculptures
s’accompagnent d’une série de photographies où l’utilisation
de mots vient en surimpression. Un mot en français est alors
mis en rapport avec deux traductions anglaises possibles, aux sens élargis,
afin d’insister sur l’ambivalence des signes selon les
contextes : MANŒUVRE : main d’œuvre non-spécialisée
ou ruse, machination. Le même mot selon son contexte peut avoir
des significations différentes, voire opposées.
s’efforce en premier lieu de saisir avec précision
le point extrême où il est encore possible d’inscrire
une forme, aussi ténue soit-elle, sur une surface. L’un
des aspects de son travail est une exploration ludique des possibilités
du langage à devenir à son tour un matériel
ou un médium non pas voué au sens, mais à l’apparition
d’ « images-textes ». Dans ce registre s’inscrivent
diverses éditions de livres, qui sont plutôt des objets
que des livres « à lire », réalisés à partir
d’œuvres littéraires.
Ecceeirxs de Sltye (2005) est une « Traduction » des
Exercices de Style de Raymond Queneau : les lettres de chaque mot
sont rangées dans l’ordre alphabétique, à l’exception
de la première et de la dernière reprenant une théorie
selon laquelle n’importe quel mot reste lisible tant que sa
première et sa dernière lettre restent à leur
place.
Notes, 2007, d’après Les Carnets du Sous-sol, de F.
Dostoïevski est une sorte de « relecture » d’un
livre. Le texte original est effacé, pour ne reproduire ici
que les annotations du précédent lecteur. On obtient
un ouvrage muet, aux pages jalonnées par quelques traits,
quelques croix, parfois un mot griffonné. Autant de traces
qui inscrivent simultanément un double portrait en creux,
du roman et de son lecteur. Tous deux non identifiables. Ces pièces
sont nées de son intérêt pour la littérature
et pour le lien qu’entretiennent les arts plastiques avec le
langage, mais aussi de sa curiosité à l’égard
des systèmes de codification qui, menés au point critique
de leur utilisation, ne sont plus que des formes muettes, des seuils
d’interrogation, et encore une fois, d’aberration.
Si Jérémy Laffon s'inscrit effectivement dans la classe
des inclassables, ce n'est pas par réponse à cette
attente d'une norme « esthétique du divers » mais
tout simplement car son travail s'inscrit honnêtement dans
un système fondé sur la transversalité et l'interconnexion
qui lui est propre. Il met en jeu des modes opératoires non
linéaires qui lui confèrent de multiples statuts :
de l'acteur au magicien, du peintre au vidéaste, du joueur
au poète, de l'oisif au laborieux, du collectionneur, du flâneur à l'artiste.
Petit glossaire d'images mentales est une série de dessin
au pastel gras sur des pages arrachées aux pages « blanches » d'un
annuaire téléphonique. Les dessins, sortes de graffiti
domestiques, s'égrènent page après page. Il
s'agit véritablement d'un travail au sens du labeur librement
consenti, littéralement un work in progress débuté en
2005.
Partant de l’application d’un processus productif instable
basé sur l’économie du geste, avec la temporalité et
les impacts du goutte-à-goutte comme seules contraintes, la
série de savons façonnés intitulée Run,
Run, Productivity, Run Away ! éloigne le geste artistique
direct comme corps à corps viril du sculpteur avec la matière,
pour l’orienter vers un rapport quasi intimiste, fragile et
délicat, minutieusement faillible. Entre le goutte-à-goutte
creusant le bloc et le jet d’eau chaude polissant la forme
finale, l’imagerie géologique s’installe. Les
savons sont transfigurés sous des formes baroques et mutantes,
comme momifiés, fossilisés, pétrifiés,
comme statufiés dans des attitudes diverses, et assujettis
au processus du temps.
Florent Lamouroux s’interroge sur les questions d’identité (perte,
isolement des individus, phénomènes de groupes et territoires
virtuels). Il utilise principalement des matériaux pauvres
comme le plastique, le carton, le papier et le scotch afin de privilégier
l’autonomie de la création et l’économie
de moyen en réaction a toutes superproductions d’images
spectaculaires et lissées. Ce travail se traduit par des séries,
des collections, des multiples qui prennent forme de différentes
manières : production d’images, mais aussi sculptures,
céramiques, vidéos, performances, installations et
interventions.
«
Le travail de Florent Lamouroux, ne fait rien d’autre qu’insister
sur la fragilité de l’équation, questionnant
avec obstination les rapports de l’homme à la société comme
ceux de l’œuvre avec son environnement. Ainsi agit-il
comme un lointain héritier de Diogène mettant volontiers
en scène de manière grotesque les aspects de notre
modernité, en démontant les principes et refusant les
systèmes. Sa manière est nuancée, d’ironie,
d’humour, d’absurde, et d’une certaine sympathie à l’égard
de l’homme dont il n’en finit pas parodier les codes
comme pour mieux désigner les dérives, les travers ».
Jérémy LIRON.
Dans la peinture de Michaële-Andréa Schatt apparaissent
fréquemment des représentations animales. Dans les œuvres
exécutées en céramique elles sont au cœur
de diverses interrogations liées à l’empreinte
et à la frontière animalité/humanité.
Le projet céramique est lié à la découverte
d’une série d’animaux en plâtre stockés
dans un grenier d’une faïencerie. Il s’agissait
de retrouver les moules afin de les estamper, les émailler,
de leur donner ainsi une seconde vie, tout en les détournant
de leur identité d’origine, de leur fonction première,
revisiter, réinterpréter en intervenant tel un chirurgien
créant son propre bestiaire « hybride » et surtout
détourner de sa fonction la céramique animalière.
Les plats à pattes, plats-plateaux, portés par des
pattes s’inscrivent dans une tradition de l’objet décoratif,
métaphore de la servitude, une façon pour l’artiste
de mettre « les pieds dans le plat ». « Disposés à terre
sur une ligne, ce sont juste quelques ronds de couleur, si on s’approche
on voit qu’ils sont supportés par les pattes toutes
différentes, hétérogènes, avec l’idée
de quelque chose qui supporte, comme on supporte un fardeau social ». |