Anthologie de l'humour noir
Par Jean-Pierre Bordaz,
Conservateur au musée national d'art moderne , commissaire
de l'exposition.
En présentant le travail de Saâdane Afif devant le jury
du prix Marcel Duchamp, Zoë Gray (co-commissaire de l'exposition
personnelle de Saâdane Afif au Witte De With de Rotterdam en
2008) commence par ces mots : "Son oeuvre allie une simplicité étonnante à une
complexité extraordinaire." Faut-il entendre par là que
des formes d'un aspect minimal se conjuguent avec une vision conceptuelle
beaucoup plus ambitieuse ?
Saâdane Afif s'approprie l'Espace 315, au centre duquel trône
un impressionnant cercueil de deux mètres de long. Accompagné d'André Magnin,
l'artiste est parti à la recherche d'un artisan capable de
réaliser très exactement cette construction en bois
selon ses plans. Il a choisi de travailler en collaboration avec
l'artisan Kudjo, au Ghana où, depuis des générations,
on fabrique, sculpte et peint des cercueils qui revêtent la
forme de toutes sortes d'éléments de la vie quotidienne,
des voitures jusqu'aux animaux. Le cercueil présenté par
Saâdane Afif dans cette installation emprunte de la manière
la plus reconnaissable les attributs architecturaux et la structure
tubulaire du Centre Pompidou, geste architectural manifeste de la
fin des années 1970. Il est accompagné de plusieurs
bornes en fonte d'aluminium de forme cylindrique, appartenant elles
aussi à l'environnement du musée, reproduites à l'identique
de celles qui entourent la Piazza, devant le Centre. Chez Saâdane
Afif, la recherche de la figure ou de l'objet, figurative ou abstraite,
répond à une méthode dont la finalité est
d'accroître la perception. Les bornes à côté du
cercueil appartiennent à la sphère sociale – à l'ouverture
du Centre Pompidou ; elles délimitent une sorte d'agora donnant
la place à la parole. À "Beaubourg" en 1977,
comme à "l'Odéon" en 1968, la pensée
et les attitudes se libéraient dans l'expression de tous.
Comme il l'a orchestré précédemment à la
galerie Michel Rein dans l'exposition Vice de Forme : In Search of
Melodies (octobre 2009), l'artiste transforme l'ordre des choses
en faisant appel à des collaborations ; l'interprétation
libre et reconnaissable d'une sculpture de Man Ray trouve un prolongement
conceptuel dans les chansons et les sonates déclamées
par d'autres. Dans une exposition précédente, Saâdane
Afif reprend aussi une étagère créée
par le designer Ron Arad pour produire une pièce (Pirates
Who's Who, 2001). Il fait aussi réaliser des affiches qui
apparaissent çà et là comme des éléments
constitutifs de la représentation.
C'est au regardeur de faire l'oeuvre, comme le préconisait
Duchamp. Aussi, le jour de l'inauguration, autour du cercueil, des
textes seront déclamés. Le titre de cette installation,
Anthologie de l'humour noir, fait penser au regard ironique et iconoclaste
d'André Breton face à l'oeuvre d'art. La mise en scène
de Saâdane Afif impose un renversement des rôles, une
circulation des idées très singulière, un bouleversement
des valeurs. C'est aussi un trait d'humour noir face à l'utopie
culturelle du Centre Pompidou. |