Primitivisme et tango
Les peintres du Nord ont
naturellement un goût pour la couleur
; ils affectionnent les oppositions franches entre le vert acide
et l’orangé, le rubis et le lapis, le jaune d’or
et l’obscurité, comme si, sur la surface blanche du
tableau, pouvait se construire dans une pure abstraction une réalité sublimée
de la décomposition de la lumière. C’est sur
des terres privées de soleil, souvent embrumées, entre
mer glacée et rêves d’une méditerranée
mythique que Christiaan Huygens au XVII ème siècle
inaugura à La Haye la première théorie scientifique
de la lumière. Deux siècles plus tôt, les primitifs
flamands avaient fait éclater intuitivement par leurs couleurs,
dans des compositions magistrales, les mystères perspectifs
du spectre lumineux, offrant une interprétation symbolique
d’un monde éclairé par un Dieu à la palette
généreuse.
Dans les peintures de Rogier Van der Weyden ou de Van Eyck dont Pat
Andrea a dû se nourrir intérieurement, Christs et disciples,
notables et religieux austères, vierges et dames de compagnie
aux visages angéliques mettent en scène la dramaturgie
sacrée de la vie ; rouge sang, vert printemps, bleu tendre
de l’horizon se répondent parfaitement pour dresser
le portrait psychologique et métaphysique de l’humain.
On retrouve chez Pat Andrea cette même force de persuasion
pour présenter dans un espace rigoureusement dessiné,
la destinée des êtres au prise avec leurs passions et
leurs songes. Dans les scénographies proposées, les
figures féminines occupent une place prépondérante
; elles semblent danser des joutes érotiques dont l’artiste
serait un chef d’orchestre, amuseur et amusé, revisitant à la
fois la mythologie grecque, la science des rêves, les logiques
contradictoires du merveilleux, et le tout sur le rythme d’un
tango réglé au millimètre.
Çà
et là, se croisent comme des invitations aux interprétations
poétiques et philosophiques, la tortue d’Achille, la
silhouette d’Orphée, s’entremêlent décapitations
et caresses saphiques, sirènes volantes et femmes tronc aux
jambes canoniques. Le regard s’étourdit du raffinement
du dessin et de la verve impulsée dans ces créations
et assiste ébloui devant la rencontre d’Apollon et de
Dyonisos à la naissance d’une tragédie musicale.
Jean-Pierre PLUNDR |