Taquin, tendre, malicieux, vif,
noisette. Mon père a toujours réfléchi par les yeux, il a
l'œil communicatif et bavard. Il n'a jamais cessé de
regarder, d'observer, d'absorber ce qu'il voyait pour ensuite le
partager. Il aimait établir des passerelles, créer
des liens entre son travail et le reste du monde. Il y a les croquis
dont il remplissait ses fameux carnets rouges et les photos, même
s'il a peu photographié son univers professionnel. La photo
ressortissait davantage du domaine privé.
Pendant quarante ans, son appareil photo aura été son
compagnon fidèle. Il le sortait à tout bout de champ,
mais sans jamais déranger son entourage. Lui qui aime pourtant être
le centre d'attention, savait disparaître au proot d'une photo,
d'un instant qu'il voulait capter ou qu'il pressentait. Parfois,
il orchestrait ses photos, plaçait ses sujets dans le cadre,
n'hésitant pas à les faire poser. J'imagine que ces
moments, prétextes à échanges avec des inconnus
croisés au gré de ses voyages le réjouissaient.
Cette façon de faire connaissance, de sortir des sentiers
battus lui ressemble. Mon père a toujours été curieux,
c'est probablement sa plus belle qualité, la maîtresse
poutre de son histoire, qui a guidé sa route et ses choix.
Le monde qui l'entoure n'a jamais cessé de le surprendre,
c'est ce qui renouvelle son regard tel qu'on le perçoit dans
ses photographies. Je me le représente parcourant le monde
son appareil en bandoulière ou soigneusement protégé par
cette peau de chamois dont il était très fier. Comme
un explorateur, il rapportait ses images et les partageait avec nous.
Enfant, j'aimais le rejoindre dans la cave de notre
immeuble d'alors où il s'était installé un petit labo. Il tirait
le rideau vert et sous l'œil rouge de l'ampoule, lentement,
les photos se révélaient dans les bacs. Je le revois
aussi, son dos rond, penché au-dessus des planches contacts,
précis et concentré sur la sélection des clichés
qu'il enverrait à ses amis, annotés de quelques mots.
Pour nous sa famille, c'était une évidence de vouloir,
un jour, réunir ses photos pour "en faire quelque chose ".
Mon père en rêvait secrètement, mais sa modestie,
car, pour la photo, il l'est, l'aurait probablement retenu. Voici
ce rêve réalisé.
Sandrine Dumas Brekke
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