Visions rassemble trois expositions à la
fois différentes et complémentaires. Elle présente
des artistes qui par-delà ou plutôt avec leurs différences
participent des multiples significations que ce mot peut recouvrir.
Visions comme manières de voir ou de concevoir concerne tout
particulièrement les deux artistes présentés
au Musée Baron Martin à Gray : Kenneth Alfred et Jérôme
Boutterin.
S'ils entretiennent tous les deux une relation au paysage, celui-ci
est plus un déclencheur que le sujet central du tableau. Comme
si, se nourrissant du monde, ils devaient s'en détacher, en
quelque sorte s'en abstraire pour donner vie à la peinture.
Celle-ci relève ici d'un jeu de correspondances qui fait subrepticement évoluer
le paysage du statut de sujet à celui de motif. Motif qui
progressivement est absorbé par le jeu même de la peinture,
sa lumière, sa couleur, ses gestes et lignes qui organisent
cet espace singulier et irréductible à notre environnement
qu'est le tableau. Chez Kenneth Alfred, on est face à un scintillement
qui dissout le visible dans les rets du trait et de la couleur. Dans
les entrelacs de cet espace, la mémoire des lieux et des choses
se fait partition et composition. Sa peinture évoque sans
jamais décrire. Jérôme Boutterin revendique cette
expérience singulière qui fait que la peinture n'est
tout entière préoccupée que d'elle-même
et que c'est de cette position qu'elle peut dialoguer avec le monde.
Que cette présence aujourd'hui passe par une ritualisation
de ses procédés, une intelligence et une expérimentation
de ses outils et de ses modes opératoires ; en multipliant
les angles d'approche et la vitesse de croisière.
Elle est encore présente chez les trois peintres qui occupent
les cimaises de l'école d'art de Belfort. Guillaume Mary en
passe par une simplification formelle et chromatique délibérée
comme s'il recherchait dans le paysage et les choses le squelette,
la charpente.
Le trait qui configure ses « structures » sont dans des
camaïeux sourds qui démentent le réalisme de la
vision et affirment l'ambiguïté du perçu. Catherine
Geoffray part d'un paysage qui fonctionne comme un cliché, « Remember
impressions au soleil… ». Sa barque rappelle la Grande
jatte ou les plans d'eau de Giverny, les buvettes des bords de Seine.
Elle est traitée sur le mode d'un pointillisme aux couleurs
pop, riche des artefacts qui nous font passer du vinyle à l'univers
pixellisé de la télévision. Ici le jeu de la
touche et du gros plan se donne comme l'équivalent de la pixellisation
et nous fait quitter les rives du réel pour nous emporter
dans les méandres du pixel : il produit de l'abstrait avec
du concret. Les compositions florales ou marines de Juliette Jouannais
usent de la polychromie pour in définir l'identité des
formes dans le chatoiement des couleurs et l'entrelacs des lignes.
Leur revers au contraire, par la monochromie, affirme les contours,
la forme et le plan.
Quand on arrive vers les rives du 19 et du musée Beurnier-Rossel à Montbéliard,
il faut entendre Visions au sens de perceptions imaginaires qui en
quelque sorte hallucinent le réel. Elles le recomposent dans
les arcanes de l'onirique, du grotesque et du merveilleux et jusqu'à ouvrir
les portes de l'inquiétante étrangeté, des territoires
obscurs que nous affleurons, voire du monstrueux que l'on peut entrevoir.
Non que le réel ne s'absente pour laisser place au surnaturel.
Disons qu'il se réincarne dans un espace relevant de l'élégiaque
et du paradisiaque. L'exposition propose un cheminement qui va du
paradis à l'enfer, du rêve au cauchemar et du merveilleux
au monstrueux.
Il y a chez Marie Ducaté un art de réinventer allègrement
le monde, de le dépeindre comme le paradis de la perception.
Il y a ainsi ces paysages mythologiques fondateurs qui semblent pouvoir
associer le début et la fin, la violence inaugurale et la
sérénité de l'Eden comme les muraux de Viviana
Blanco. Dans ses dessins, les contrastes du noir et blanc sont mis à profit
pour tendre vers un univers très dessiné mais sans
réalisme ni valeur descriptive. La tension est produite par
le jeu des lignes et des hachures qui structurent le décor
de la « scène ». L'inclusion de figures animales
définies par leur masse et leurs contours, sans expression
d'un sentiment ou d'un « caractère » donne un
aspect archétypal, sans fonction mimétique et sans
psychologisme. Ils acquièrent ainsi une ambiguïté signifiante
qui les place sur un fil instable, entre annonciation et évocation.
On ne sait pas vraiment si l'on est avant ou après le déluge.
Il y a les songes de Christiane Durand qui créent des mondes
où les genres et les êtres s'entremêlent et se
bouturent dans les rêveries polymorphes d'un merveilleux qui
ignore les frontières entre l'humain, le minéral et
le végétal, entre les sexes et les générations.
Il y a les rencontres de Trobeïrice, alias Claudie Floutier,
qui associent le légendaire et le séculier : au creux
d'une fleur, d'un motif ou d'une merveille de l'art surgissent les
figures de nos déchirements et de nos violences.
Les paysages d'Eric Corne sont des théâtres de mémoires
multiples où l'art croise la vie et ses déflagrations,
où se dessinent les indices du tragique de notre temps, qui
dépeignent la proximité entre l'édénique
et le mélancolique. Face à une tour moderniste, une
maison nous rappelle soudain l'île des morts chère à Böcklin.
Elle nous entraîne sur le versant noir de notre humanité que
le symbolisme et quelques inspirés de la Mittle Europa ont
su exprimer et pressentir. Voici des « rêveries » aux
couleurs de la mélancolie. Dans le monde cauchemardesque et
grinçant des scènes de Marie-Hélène Fabra,
tout concourt à un sentiment d'inquiétude visuelle.
Elles nous embarquent sur une barque dont les Charons furent Füssli,
Goya et l'inquiétant Chirico. Une vision saturnienne, un ébranlement
des certitudes qui vient défaire la tranquillité des êtres
et du monde. Une vision qui déchiquette l'ordre des choses
: c'est ce que dessine en une funèbre et grandiose partition,
au noir de la pensée, la reprise (comme on revient sur l'essentiel)
du jugement dernier de Jérôme Bosch par Tomas Espina.
Il nous offre le spectacle spectral d'un monde corrodé par
son ombre. Nous serons, pour ceux qui ne s'en retourneront pas à la
lumière, précipités avec une féroce et
joyeuse sauvagerie digne des plus sabbatiques rêveries dans
les flammes de l'enfer qu'a peint pour notre maléfique bonheur
Frédéric ClavÈre. Mais qui brûle dans
les flammes ? Les pécheurs ou la cohorte des mécréants
qui de Prométhée à Spartacus, de Fourier à Sade
ont choisi d'arracher aux chaînes de la loi et de la morale
l'expérience de la vie, de la passion et du désir.
Emporté par nos Visions, il faudra nous rappeler que l'enfer
n'est pas que le territoire de l'expiation mais aussi ce lieu où l'on
enferme ce qui est obscène dans la littérature et l'art
et il nous faut rappeler enfin que l'art passe son temps à oublier
et à se remémorer sa propre histoire. Cette appétence
qu'il a à se retourner sur son passé, à la remettre
en perspective et en jeu, lui donne cette qualité singulière
qu'il a de cristalliser dans les formes, les images et les couleurs
l'expérience du monde. Tout en la bouleversant.
Artistes présentés :
Viviana BLANCO
Frédéric CLAVÈRE
Eric CORNE
Marie DUCATÉ
Christiane DURAND
Tomas ESPINA
Marie-Hélène FABRA
Claudie FLOUTIER
Catherine geoffray
Juliette jouannais
Guillaume mary
Kenneth Alfred
Jérôme boutterin |