La Halle Saint Pierre présente une rétrospective
des œuvres de Fred Deux et Cécile Reims, deux artistes
pour qui l’art a été le fondement de leur route
commune. Cette exposition est exceptionnelle à bien des égards.
Par son ampleur, tout d'abord : près de 250 dessins, gravures
et les quelques rares sculptures de Fred Deux sont présentées.
Par son aspect inédit puisqu’elle accueille les oeuvres
d’autres artistes qui ont accompagné l’existence
du couple (Michaux, Brauner, Ernst, Sima, Matta, Pons, Avril …),
les livres, et les objets parmi lesquels des pièces d'art
primitif. Par son originalité enfin, dans le choix de mettre
en lumière les affinités électives qui, reliant
dessin, écriture et collection, permettent de saisir, dans
leur totalité, une œuvre et une vie.
Fred DEUX
Né en 1924 dans une famille d’ouvriers de la banlieue
parisienne ; Fred Deux travailla très tôt en usine.
Les menaces de l’occupant le firent s’intégrer
en 1943 à un groupe de résistants, puis à terminer
le combat en s’engageant dans le corps des goumiers.
Par un concours de circonstances, il se retrouve
employé dans
une librairie de Marseille. Il y découvre les livres et, avec
passion, tout ce à quoi la lecture lui donne accès.
Celles de B. Cendrars, A. Breton, H. Miller lui ouvrent un horizon
inespéré. Puis ce fut la révélation de
l’art à travers Paul Klee, en premier lieu, puis des
surréalistes.
Le mur qui l’emprisonnait était donc franchissable.
Les premiers dessins, taches, écrits, naissent. Fred Deux
quitte Marseille en 1951, approche André Breton, fréquente
le groupe surréaliste. Karl Flinker qui, passant par la librairie,
avait remarqué un carton à dessin contenant ces dessins-taches,
les expose à la galerie Martin Flinker. Leur vente lui permettra
de tenir jusqu’à sa rencontre avec Cécile.
Très vite la maladie les obligea à quitter Paris et à se
rapprocher des sanatoria. Commença alors une existence hasardeuse
sur laquelle planait l’ombre de la maladie et les difficultés
matérielles mais qui, par son isolement, permit à Fred
de se consacrer totalement et dans la plus grande liberté intérieure à ce
qui était en gestation et qui, petit à petit, vit le
jour. Années difficiles mais exaltantes dans le silence d’un
hameau de montagne. Les dessins s’accumulèrent. Des
livres furent écrits et publiés : en 1958, La Gana
sous le pseudonyme de Jean Douassot. Ce roman est le premier d'une
longue série d'écrits largement autobiographiques,
dont le dernier manuscrit Entrée de secours, constitue le
prolongement et la fin de Continuum, publié en 1999.
Cécile et Fred Deux prolongèrent le silence de Lacoux
en venant vivre au Crouzat en 1973, un lieu-dit du Berry, puis à la
Châtre en 1985. Des expositions se succédèrent,
des livres aussi.
A partir de 1962 c'est la série des Otages. Il dessine d'un
crayon acéré des formes incertaines appartenant au
monde des limbes, prolifération de cellules qui se désagrègent
sur un fond d'aquarelle frotté à la cire. Plus tard,
il réalise au crayon sur papier Japon nacré des dessins
relevant de l'organique et du viscéral, qui préludent
au cycle des Spermes Noirs et des Spermes Colorés. Dès
1966, il se met à accompagner presque systématiquement
le dessin de notes. Cette coexistence de l'écriture et du
dessin trouve, à partir de 1977, sa forme la plus achevée
dans les "livres uniques". Au début des années
80, Fred Deux réalise au crayon de grands Autoportraits qui
le conduiront, à partir de 1982, à des dessins de grand
format peuplés d'êtres fantasmagoriques, figures du
double, figures des autres (Processions des existants, les Milç,
les Remz, l'Alter ego). Après un retour progressif à l'aquarelle
au cours des années 90, la couleur, larges "taches" de
peinture ou de laque, s'impose dans les toutes dernières œuvres.
Des galeries (Daniel Cordier, Alphonse Chave, Jeanne
Bucher), le Centre national d’art contemporain, l’Ecole nationale
des Beaux-Arts de Paris, le Musée Cantini à Marseille,
le Musée de l’Hospice Saint Roch à Issoudun,
le musée Bochum en Allemagne, ont exposé les œuvres
de Fred Deux.
En 2004, le cabinet d’arts graphiques du Centre George Pompidou,
lui consacre une exposition Fred Deux, L’Alter Ego. En 2007
la galerie Margaron montre notamment ses dessins les plus récents.
Cécile REIMS
Née en 1927, elle vécut sa petite enfance dans une
bourgade de Lituanie, dans une famille juive traditionnelle. Arrivée
en France en 1933, la guerre et le désastre qu’elle
entraîna (l’anéantissement des siens) furent déterminants
: il fallait donner un sens à cette vie devenue un privilège.
Peu après la Libération, elle s’engagea dans
l’armée clandestine juive et gagna – illégalement – la
Palestine. Une grave atteinte de tuberculose la contraignit à un
retour en France pour s’y soigner. Ce fut aussi un retour à la
gravure au burin à laquelle l’avait initiée Joseph
Hecht et qu’elle pratiqua avec la même exigence que son
maître
En 1951, l’improbable rencontre avec Fred Deux l’a fit
bifurquer, l’art devenant, dès lors, le fondement de
leur route commune. Avec, cependant pour Cécile, de durables
interruptions et des chemins de traverse. Par besoin personnel ou
par nécessité. Celle, notamment, d’assumer le
quotidien. Le tissage à la main y répondit pendant
des années, tout en comblant un désir créatif
persistant.
Après les gravures d’interprétations figuratives
et les sujets très réalistes du tout début,
succède une oeuvre qui reflète une vision du monde
anthropomorphique où la condition humaine se confond avec
celle animale dans une nature minérale et mélancolique
(Les Métamorphoses d’Ovide, Bestiaire de la mort et
Cosmogonies).
En 1966, le hasard – ce prestigieux fil conducteur – l’amena à croiser
Georges Visat, l’éditeur, entre autres, de Bellmer.
Visat était à la recherche d’un buriniste capable
de graver des dessins de l’artiste sans trahir sa subtilité et
sa sensibilité. Entre 1967 et 1975, elle grava au burin et à la
pointe sèche quelques deux cents dessins.
Après quelques hésitations, ce fut l’occasion,
inattendue et surprenante, de revenir à la gravure et de se
révéler à elle-même, graveur d’interprétation.
Après la mort en 1975 de Bellmer, Cécile Reims alternera
gravures d’interprétation (Fred Deux – Léonor
Fini) et oeuvres personnelles : gravures éditées en
livres et recueils.
En 2004, la Bibliothèque Nationale lui consacra
une exposition.
La « Collection » de Cécile et
Fred DEUX
Au fil des ans, le plus souvent par voie d’échange,
les œuvres d’autres artistes entrèrent dans leur
vie. Des objets primitifs venus jusqu’à eux, d’un
ailleurs inactuel et d’où émanait une singulière
force vitale, une puissance artistique, emplirent les pièces
de leur maison. Peu après leur arrivée à la
Châtre, Cécile et Fred Deux s’associèrent à l’essor
grandissant du Musée de l’Hospice Saint-Roch, par la
donation ou le dépôt de gravures, de dessins mais aussi
de sculptures de Fred Deux, pièces rares que le musée
est le seul à posséder. Elaborées à partir
de matériaux détournés, un assemblage insolite
leur confère une réalité nouvelle, empreinte
de poésie.
En 2001, le couple d’artistes prit la décision de faire
vivre œuvres et objets au-delà de leur propre vie et
de leur seul regard, en leur faisant faire « le grand voyage » de
la Châtre jusqu’au Musée de l’Hospice Saint-Roch à Issoudun.
|