A
première vue
Les questions que l’on se pose à chaque fois que l’on
voit un étudiant fraîchement sorti d’une école
d’art sont toujours les mêmes : est-il déjà artiste
et si oui va-t-il le rester ? A-t-il vraiment
du talent ? Va-t-on reconnaître son travail ? Va-t-il tenir la
distance ?
Ce qui est évident chez Jérôme Robbe, c’est
qu’il a déjà du métier, tant il a retenu
les leçons
de l’histoire de l’art (surtout celle de la peinture et
de ses formes), de son école et de ses enseignants.
Cette fi liation évidente peut s’avérer nuisible,
ou à défaut agaçante, surtout lorsqu’on
préfère les marges aux grands chemins trop bien tracés.
Néanmoins, il suffi t de se pencher cinq
minutes sur ses travaux pour comprendre que l’effet « peintre
premier de la classe » n’est qu’une
apparence trompeuse. D’ailleurs, tout son travail n’est
que leurre. En bon maniériste, il en joue
en permanence. Mais un bon maniériste est celui qui sait épuiser
son sujet sans s’épuiser.
Quelles que soient les séries qu’il met en place (Compressions, Écrans,
Verres, Miroirs, Plaques
de métal ou dernièrement Volumes), toutes fonctionnent
en effet sur le principe de l’artifi ce et de
la déconstruction de l’image. Ce qui implique un ensemble
de gestes ou de techniques destinés à
tromper le regard de l’autre. Tout est bon pour cela : l’écrasement
de la peinture par des
plaques de plexiglas, l’utilisation de vrais-faux miroirs, l’usage
tronqué de matériaux, les effets
de la brillance, du mat ou du vernis, mais surtout la récurrence
de signes faussement indicatifs
et d’anamorphoses qui laissent la mémoire entre deux eaux,
pas vraiment certaine d’identifier
ce qui lui fait face. Tout ce qui est visible semble fl otter et ce
n’est pas innocent. Les séries
des Verres ou des Miroirs sont celles qui jouent le mieux le principe
d’ambivalence. On ne sait
jamais où l’on se trouve : soit carrément dans
la croûte de salon pour les Verres, soit dans le
chic mondain pour les Miroirs. Mais quand on y regarde de plus près,
les premières sont certainement
celles qui font le plus appel à une vraie recherche picturale,
tandis que les secondes
laissent apparaître des tatouages presque aussi troubles que
ceux qui les ont portés (des criminels
russes en signe de reconnaissance de gangs), que pour ceux qui vont
les suspendre sur
leurs murs en guise d’objet décoratif. Le miroir fonctionne
comme un support ambigu : il intègre
le regardeur tout en réfl échissant un motif obscur sur
la peau de ce dernier.
Enfi n, Jérôme Robbe joue depuis peu avec l’espace,
commençant à construire de véritables
volumes comme ce grand miroir bleu à peine posé sur un
chariot (Greetings the zone, 2008), dont
la surface est entièrement brouillée par un motif étiré/évidé de
son contenu (un autre tatouage
russe), ou ce Dirt Track, 2008, produit pour l’exposition, dont
le tracé apparent renvoie à une
célèbre course de motos aux États-Unis. Une course
sans freins et sur terre battue dans laquelle
tout se termine par de spectaculaires dérapages plus ou moins
contrôlés. Le lien est évident
entre ce besoin de maîtrise et de perte, de vitesse et de glissement à la
fois.
Au bout du compte, ses derniers travaux montrent l’étendue
de ses capacités à occuper l’espace
et à expérimenter toutes les formes et les techniques
possibles sans pour autant renier ses
principes initiaux du jeu et du leurre. A pousser un peu plus loin
le cadre qui le sépare de l’école.
Et à dire tacitement adieu à ses enseignements tout en
les sublimant.
Éric Mangion
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