Leur
atelier se divise en trois parties distinctes, d’abord un coin plutôt cosy : table basse, fauteuils
danois, récupérés mais toujours confortables,
on peut y discuter, lire, écouter la musique, beaucoup de
vinyles soigneusement rangés sur les étagères
puis une table avec les écrans d’ordinateur et enfin
une autre grande table avec les feuilles de papier à dessin,
les aquarelles, les encres, les pinceaux, les feutres...
“Oui, mais la musique reste toujours et avant tout liée à ce
quotidien de la pratique artistique. Les titres des morceaux, le
graphisme des pochettes ou encore les “insert”, vont
agir comme des stimuli, ils sont liés au moment où je
travaille, au maintenant.” (1)
Tous
trois ont gardé les yeux et les oreilles ouverts à toutes
les expérimentations, leur parcours artistique s’est
constamment nourri des apports de la musique. Si la génération
précédente (la mienne) avait placé dans la musique,
dans le sentiment musical pour être plus large, l’idée
de révolte, de destruction, eux ont tout naturellement placé l’idée
de construction et l’ont intégrée à leur
travail. C’est probablement là aussi qu’ils ont
trouvé la plupart des réponses aux questions qu’ils
se posaient. Donc ils ont écouté (et écoutent
toujours !) beaucoup, ils ont aussi beaucoup regardé, je pense,
dans cette direction musicale les réalisations graphiques
pour les albums de Sonic Youth, Stereolab, Boredoms... Et puisque
nous abordons la question des références japonisantes
dans leur travail, c’est aussi probablement le Japon d’un
ancien premier ministre grand amateur de heavy metal ou encore des
groupes Japonais les plus extrêmes; notons en passant qu’une
autre artiste dont le travail ne me paraît pas si éloigné (mais
je ne sais pas ce qu’ils en pensent?) : Vydia Gastaldon a réalisé une
magnifique affiche pour un de ces groupes Japonais : Acid Mothers
Temple. Je vois également dans leur choix de titres, mais
vous pouvez toujours chercher à les remettre dans le bon ordre,
quelque chose qui renvoie à cette idée d’expérimentation
musicale et puisqu’ils sont curieux : “Itchykoo Parc” des
Small Faces, “Joy of a Toy” de Soft Machine, “Freaky
Deaky” de Miles Davis, “Where is the Puzzle?” de
Bonnie “Prince” Billy...
“Je sais, tout cela peut paraître totalement irréel...
Mais à la fin, on se dit que c’est tellement merveilleux
que ça vaut la peine d’être fait et conservé.
En textile, c’est le summum du raffinement.” (2)
“Watercouleur Park” a été commandée
par la Tate en 2007 dans le cadre de son Net Art Programme. Des strates,
couches de formes graphiques viennent avec la musique se superposer,
s’épouser, se séparer... On devine très
nettement les découpages de ces formes, parfois nous attrapons
l’une d’elles et alors elle va suivre le mouvement que
l’on va lui donner. Ce qui est en jeu, il me semble, est cette
attitude très “détendue” dans l’utilisation
de toute la gamme des possibilités techniques : du dessin à l’écran,
du tirage à l’aquarelle, du jet d’encre au feutre...
Il y avait déjà chez Hokusai cette volonté de
passer des estampes à la peinture sur éventail, paravent...
Ils me sortent de l’imprimante un dessin : structure en suspens
(un peu comme les “Créatures” de Bruno Pellasy
directement tirées du monde sous-marin), traits blancs sur
fond noir et m’annoncent qu’ils vont travailler ce modèle
avec une dentellière, soit la rencontre avec une des techniques
les plus traditionnelles. C’est aussi, comme leur amie Zoë Mendelson
qui aujourd’hui travaille le mural comme la simple page extraite
d’un magazine, avec le même engagement, cette capacité de
savoir aborder toujours aussi “justement” le support
: de l’environnement complet, du mur à la simple feuille
21x29,7 et peut-être encore plus, mêler les deux...
“Dans un paysage tropical haut en couleur, fermé à l’arrière-plan
après un groupe de rochers, une étendue d’eau
s’étale, miroitante parmi de vertes collines. Au milieu
des eaux bleues, une fontaine svelte, quasi végétale,
diffusant aux quatre coins de l’horizon les quatre sources
paradisiaques; c’est la fontaine éternelle de vie.” (3)
Ils
m’avaient demandé de ne pas trop évoquer
le végétalisme et le japonisme, tout juste avais-je
entendu au cours d’une de nos conversations adressé à l’un
d’entre eux : “c’est toi surtout qui regardais
cela...” Qu’est-ce qui me pousse alors ce lundi matin
vers le Musée Guimet pour l’exposition Hokusai ? le
sous-titre : “L’affolé de son art”? La traduction
littérale de l’Ukiyo-e : “ images du monde flottant”?
Dans les salles j’examine attentivement les estampes des séries
des grandes et petites fleurs, le voyage au fil des cascades des
différentes provinces... Alors, bien sûr, j’y
trouve des points communs avec leur travail, en premier lieu ce que
François Cheng a magistralement montré (même
si c’est à propos cette fois de l’art Chinois)
sur la fonction active du vide, de la polarité... Dans l’oeuvre
de Qubo Gas, il y a des pleins, des vides, des traits, des zones,
une couleur ou beaucoup de couleurs... Les éléments
ont été pris dans le mouvement même du temps, “Les
figures dansent autour de nous.”
“Les Japonais divisent la nuit en plusieurs “soirées” successives,
comme si elle était un ruban qu’on peut découper à sa
guise. Avec un sens pratique admirable, soutenu par une certaine
idée de la liberté de chacun et de la nécessaire
cohésion de l’ensemble, ils font de la nuit une sorte
de bande mince et flexible, où l’on peut s’engager
pour une, deux, trois soirées, voire plus si affinités.
La vie devient extensible jusqu’à ce que l’aube
pointe, c’est-à-dire quasiment à l’infini.
Souplesse exquise du temps, libéré des entraves du
jour.” (4)
Le
monde, derrière nous était pantelant ou pire cynique,
oui nous avions laissé quelques pistes mais tout cela était
si brouillon, parfois même vaguement désabusé...
Ils ont travaillé beaucoup et continuent, avec toujours cette
curiosité, cette ouverture... Ils n’ont jamais hésité à aller
chercher ailleurs les réponses aux questions qu’ils étaient
amenés à se poser et un jour cette question a été celle
de la pratique collective, celle du groupe... On connaît surtout
le groupe en musique, en art cela a toujours été un
peu plus compliqué, je pense, pour ma part, puisqu’ils
sont trois, que plutôt que de dire : c’est plus d’objectivité,
je dirai : c’est trois fois plus de subjectivité.
“We few, we happy few, we band of brothers” (5)
Yves
Brochard
(1) Francis Baudevin, Hello spirale!, JRP Ringier, Zurich,
2005.
(2) À Alençon la dentelle ne tient qu’à un
fil, Le Monde 2, n° 224, 31 mai 2008.
(3) Wilhelm Fraenger,
Le royaume millénaire de Jérôme
Bosch, Éditions Ivrea, Paris, 1993.
(4) Michaël Ferrier, Tokyo Petits portraits de l’aube, Éditions
Gallimard, 2004.
(5) William Shakespeare, Henry V Oxford, University Press, 1982.
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