Sammy Engramer décrit d’abord son
projet pour l’exposition Ne Pipe, chez Claudine Papillon, à partir
de cette grande filiation quasi-mythique qui relie la poésie
de Mallarmé, l’œuvre de Magritte, celle de Broodthaers,
et la pensée de Foucault. Les pièces, à fort
quotient textuel, sont des « dérives plastiques » dit-il,
des idées matérialisées, formalisées,
des œuvres avec des socles conceptuels. Tavoletta N°002,
par exemple, est un jeu autour de cette opération de subversion
rondement menée par ces artistes et penseurs : l’œuvre
reprend la forme de la pipe de Magritte, et l’intègre
comme un simulacre sur une petite tablette de bois. D’un même
mouvement, elle condense la grande histoire occidentale de la représentation
et elle la met à distance, sous la forme d’une paire
de fesses blagueuse. Cette légère schizophrénie
est typique de la méthode critique qu’il a développée,
entre sérieux philosophique et décontraction absolue.
S’il explore bel et bien « un ensemble de plis de la langue,
de plis et replis des idées », il y a malgré tout
quelque chose d’un peu réducteur à décrire
ses œuvres comme les dérives plastiques de ses idées.
Déjà, il y avait dans le titre « La trahison des
images » bien plus qu’une promesse analytique : il contenait
une forte dose de mélodrame et de canular. De Magritte, Sammy
Engramer a donc reçu aussi en partage un sens de l’humour
légèrement perverti, ce goût surréaliste
pour la contestation du réel, la subversion des dichotomies
les plus établies (l’industrie et la nature, le langage
et l’image, le rêve et la réalité, le sérieux
et la drôlerie, le formel et le conceptuel) et le rapprochement
de réalités éloignées en une image, et
surtout en un objet. « Plus les rapports des deux réalités
rapprochées seront lointains et justes, plus l'image sera forte » :
le bon vieux principe surréaliste, énoncé par
Reverdy, et repris par Breton dans son Manifeste, s’applique
parfaitement devant les objets de Sammy Engramer.
Manimal associe ainsi (sur la base d’un jeu de mot sur phil-)
la tête d’un cheval à des ampoules Philips, « une
des orientations possibles entre l'industrie et la nature » dit-il.
On pourrait ajouter que la pièce évoque aussi les jeux
de massacre (avec toutes les connotations possibles, fête foraine,
chasse, SPA), les freakshows, et un trophée industriel. Sur
le même principe, Kanji télescope un signe graphique et
une pièce de mobilier.
Plus qu’une passion pour la théorie ou l’analyse,
ce qui gouverne ce travail singulier est donc une forme de foi en les
pouvoirs conjugués de la pensée et de l’art, une
foi paradoxale qui se nourrit de witz, et qui tire sa force des espoirs
et des méthodes surréalistes, mais aussi du conceptualisme
le plus dur. C’est aussi une passion pour ce qui structure l’objet
: qu’il s’agisse de « rendre visible les mécanismes
de la chaîne économique de l’art » comme l’explique
la présentation du Groupe Laura, ou plus précisément
de penser l’implication d’un objet d’art (une œuvre)
dans son contexte de production et de monstration (le monde de l’art,
les galeries, les foires). Sammy Engramer reste néanmoins préoccupé par
la possibilité de produire et de cultiver le mystère
des objets : « J'essaie de savoir pourquoi je désire tant
produire des objets différents, tout en sachant qu'il y a un
lien commun, qui correspondrait à un état d'esprit plutôt
qu'à un style. Je cherche ce qu'il m'est permis de penser et
de faire dans ce monde chaotique sans tomber dans l'eau tiède. » Il
ajoute : « Je m'intéresse au fait qu'un objet devienne
suspect, qu'on puisse le suspecter de ne pas représenter ce
qu'il devrait à première vue dire, signaler, montrer ».
En dépit de la mythologie philosophique qui hante son travail
, et en dépit de son refus apparent du style, Sammy Engramer
a fini par donner à ces objets hybrides, idiots, très
propres et travaillés, une totale autonomie et un incroyable
air de famille : ils sont tous suspects.
Jill Gasparina
La galerie Claudine Papillon propose cette première exposition
personnelle de Sammy Engramer, et présentera une sélection
de pièces supplémentaires à Slick 08, du 24
au 27 octobre prochain (Le cent quatre, stand H2).
Né en 1968 à Blois, il vit et travaille à Tours.
Il est membre actif du Groupe Laura.
|