L’art est engagement : si l’assertion
tient sans doute du lieu commun, elle est loin d’évoquer
une vérité monolithique. Qu’entendre en effet
dans la multiplicité sémantique de ce mot - ENGAGEMENT
- revitalisé sans cesse au cours de l’histoire ?
Poursuivant la réflexion menée en mars 2008 autour de
ce thème* ouvert et complexe, le Fonds régional d’art
contemporain des Pays de la Loire propose Porte-parole, épisode
2, une sélection d’œuvres de sa collection qui déploie
toute la diversité des formes contemporaines de l’art
engagé et de leurs enjeux.
L’exposition s’ancre temporellement dans les années
60 & 70, lorsque s’amorce une relation nouvelle entre l’art
et la société, celle de la consommation et de l’information,
qui contraint l’art à occuper des positions de plus en
plus marquées vis-à-vis de l’Histoire. L’actualité,
par son hyper-présence, joue alors un rôle sans cesse
grandissant dans la production et la lecture des œuvres contemporaines.
Deux figures tutélaires, Martha Rosler et Chris Burden, montrent
la voie : la première croise les clichés d’intérieurs
cossus avec les photos de combats de la guerre du Vietnam dans des
collages dénonciateurs ; le second se fait connaître en
offrant son corps comme cible : comment rester de marbre face à un
homme qui, devant nos yeux, se fait tirer dessus ?**
Cette même insistance des créateurs contemporains à tenir
notre sensibilité en éveil quand la multiplication des
images l’anesthésie conduit Bill Owens à enquêter
au cœur du rêve américain : comme par effraction,
ses photographies plongent dans l’intimité de la middle
class américaine pour en déceler les fêlures et
la vulnérabilité. Dans une optique similaire - interroger
notre petite «fabrique» de l’histoire - Artur Zmijewski
met en perspective le rapport toujours problématique de l’Allemagne à son
passé nazi en pointant la saleté ostentatoire et la déshérence
de la Zeppelin Tribüne à Nuremberg, ce haut lieu du Troisième
Reich dessiné par Albert Speer et immortalisé par Leni
Rieffenstahl, encombrant mémorial d’une époque
devenue honteuse. Autre réminiscence de la Seconde Guerre Mondiale:
les rayures camouflages utilisées pour les bateaux militaires
qui habillent les architectures génériques de Nathan
Coley - une mosquée, une église, une synagogue - invitant à une
relecture hybride de l’Histoire, croisant les champs esthétiques,
religieux, et socio-politiques pour questionner le sens et l’essence
des formes.
Ce sont les formes folk (les phénomènes sociaux et les
traditions populaires) qui passionnent Jeremy Deller : son œuvre
multiforme parvient à faire dialoguer des réalités
séparées en créant des terrains de rencontre entre
différentes expériences. Dans cette capacité de
mise en relation réside la dimension politique de son travail,
affleurant dans la série photographique Sans titre, consacrée
au Nevada.
Les personnages populaires et quasi-fantastiques de Ricardo Lanzarini
touchent au réel de façon tragi-comique: dessins «de
contrebande» posés sur des supports fragiles (papier à cigarette,
fragments de serviette jetable), ces micro-récits articulent
de petites histoires face à la grande Histoire, celle de la
dictature militaire uruguayenne notamment, qui a broyé le destin
familial de l’artiste.
Chez tous ces artistes, il est question ici de résistance et
d’acuité critique : que penser de l’œuvre de
Claire Fontaine, cette brique d’un mur ambigü qui reprend
la couverture d’un de ces innombrables ouvrages de développement
personnel importé des états-Unis, Vivre! Comment vaincre
la dépression par soi-même ? Y a-t-il un mode d’emploi
pour vivre ? Et dans quelle société ? Murée dans
quelle combativité émotionnelle ? Que questionne à son
tour Chris Burden dans la vidéo The Rant (La Déclamation)
où l’artiste divague dans son jacuzzi et assène
au spectateur des salmigondis ésotériques sur Dieu, la
sauvagerie des hommes et les forces du monde ? Notre faculté à avaler
les couleuvres du premier gourou venu ?
Enfin, qu’attendent les hommes postés sur une passerelle
d’accès à un avion absent dans la photographie
d’Adrian Paci ? Paci met-il en scène une impasse ou la
promesse d’un envol ?
A l’image de cette dernière œuvre, l’exposition
Porte-parole, épisode 2 ne propose aucune lecture univoque de
l’histoire : l’ensemble, où figurent de nombreuses
acquisitions récentes, met en écho les œuvres vigilantes
d’artistes qui ont définitivement renoncé à être
de simples spectateurs du monde contemporain.
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