Quentin
Armand, Matti Braun, Luca Francesconi, Rolf Graf, Sebastian Hammwöhner,
Emil Holmer, Maria Loboda, Mathieu Mercier, Gyan Panchal.
Commissaire d’exposition : Aurélie
Voltz
Après "Allures anthropomorphes", consacré à la
représentation humaine et "Paysages visités",
dédié à l’environnement, le troisième
volet de cette trilogie entend traiter du mode de vie de l’homme.
Une collection d’objets liés à l’habitat,
l’outillage, l’armement, la pratique religieuse ou la
superstition évoquent autant de rituels quotidiens, empruntés à différentes
cultures. SI ces objets évoquent parfois une certaine fonctionnalité,
celle-ci est pourtant entravée, biaisée, réinterprétée,
tendant largement vers la sculpture.
Selon
Michel de Certeau, la culture populaire se formule en « arts de faire ceci ou cela »,
une manière de penser investie dans une manière d’agir,
un art de combiner indissociable d’un art d’utiliser »*.
Bricolages poétiques, les œuvres réunies dans
cette exposition sont en effet issus de combinaisons formelles inattendues,
de croisements culturels bien étranges, d’associations
improbables d’histoires et de légendes, mais aussi de
rites en devenir et d’outils prêts à être
activés. Du côté des armes, la « Mobilization
Table » d’Emil Holmer présente un attirail de
bombes insecticides, de haches et de pointes, outils qui semblent
indifféremment tranchants en métal ou en mousse. Elle
est selon l’auteur une réserve d’énergie.
La rencontre de matériaux aux antipodes ainsi que la mise
en ordre rudimentaire mais appliquée des outils accroissent
sensiblement la violence d’un tel dispositif. Parallèlement,
la sculpture de Mathieu Mercier, officieusement appelée le « Fémur »,
donne le ton d’un matériel plus reculé, plus
primitif, l’os ancêtre de l’outil. Ce curieux alliage
entre une boule de pétanque et un tube d’acier, liés
par une soudure surdimensionnée, répond aux questionnements
de l’artiste quant au principe de collage : quand deux objets
sont assemblés, un troisième vient au monde. Face à cet équipement
guerrier, l’œuvre de Rolf Graf peut jouer le rôle
d’abri. Quelqu’un semble s’être approprié un
tas de bois coupé pour s’inventer un recoin : une niche
en plâtre, imbriquée dans les rondins comme un nid de
guêpe vient se ficher dans un mur. Trop petite pour y accueillir
un homme, elle déploie pourtant des accents domestiques certains,
renforcés par une décoration intérieure miroitante.
Penchant vers l’artisanat, les sculptures ciselées de
Matti Braun ont une histoire particulière : autrefois en Finlande,
les hommes avaient coutume de réaliser des objets décoratifs
en offrande à leur future femme. Ceux-ci servaient souvent
aux travaux manuels, par exemple pour filer la laine. Ici réinterprétées,
ces sculptures portent la marque d’ornementations aux origines
diverses :asiatiques aussi bien que sud-américaines. Le véhicule
de Gyan Panchal, comme souvent dans son travail, combine des matériaux
synthétiques à une forme primaire. Deux disques aux
dimensions inégales sont reliés à un essieu
central, tendant à la fois du côté de la composition
géométrique que d’une sculpture figurant l’ancêtre
de la charrue. Les roues biaisées et imparfaitement rondes
donnent l’impression d’un objet inachevé, figé,
dans l’attente d’une mise en route. Afin de protéger
son antre des mauvais esprits, les Indiens d’Amérique
ont inventé des « Dreamcatchers ». Luca Francesconi
a recomposé ces filets censés filtrer les rêves
pour ne retenir que les bons, à partir d’éléments
issus de sa région natale, dans la vallée du Pô.
Animaux, plantes mais aussi roues de vélo et corde en nylon
donnent le ton d’un monde contemporain populaire inscrit dans
un environnement naturel et bucolique, à la frontière
d’un fleuve. L’arrangement des chardons sur les rayons évoquent
autant de constellations nocturnes. La rencontre de matériaux
contemporains et traditionnels est également le point d’ancrage
de l’installation de Sebastian Hammwöhner, combinant une
chaise en plastique brûlée en son centre, un quartz
et une peau de bête cousue main, sur laquelle elle repose.
Cet étrange arrangement, comprenant une pierre précieuse
en lieu et place de l’homme et un élément animal
relève presque de la sorcellerie. Enchevêtrement de
techniques artisanales, de folklore et de mythologie, son travail
croise les histoires, les traditions culturelles et les références à l’histoire
de l’art. Le « Collier de géant » de Quentin
Armand, figurant une immense amulette, se place davantage du côté de
l’imaginaire que de la superstition. Venu sans doute d’un
hasard de forme et de situation, le collier est un support à la
rêverie, ouvre des espaces narratifs emprunts de poésie
désinvolte. C’est également avec une pointe de
légèreté que Maria Loboda aborde le domaine
de la mythologie chinoise. L’installation « What will
happen ? », associant un parquet aux motifs divinatoires I-ching
et une tasse faite dans le noir contenant des feuilles de thé aux
ombres de la nuit, a pour fonction de poser une question à l’oracle,
chaque fois différente selon l’exposition. Selon l’ hexagramme
Hsiao Kuo, « de même que les notes descendent d’un
oiseau en vol, la descente est meilleure que l’ascension. De
cette manière, une grande fortune adviendra ». Espérons
que cette jolie prophétie de « L’homme nu » s’accomplira.
Privilégiant la rencontre
et l’échange, « L’homme nu » présente
des œuvres sous le signe d’une lecture anthropologique,
dans une notion de redécouverte de formes, de cultures, ancestrales
ou contemporaines, avec une attention centrée sur l’homme
: sa représentation, son environnement et son mode de vie
constituent les trois volets de cette programmation. Oeuvres in situ,
sculptures, dessins, objets, viendront, de manière abstraite,
concrète, imaginaire et poétique recomposer un paysage
universel, à la croisée de cultures, tout en analysant
leurs mécanismes.
L’intitulé « L’homme nu », emprunté à Claude
Lévi-Strauss, propose d’envisager l’homme dans
son état le plus simple, comme un mannequin que l’on
habille, les différentes strates jouant le rôle d’impressions
successives de civilisations, de cultures, de pratiques communautaires
ou d’usages sociaux. Un homme sous influences indifféremment
proches ou lointaines, aussi bien géographiquement qu’historiquement.
Plus qu’un sujet, l’anthropologie est ici abordée
de biais. Comme un nouveau regard, elle révèle un certain
nombre d’œuvres ayant trait à une approche sensible
de l’homme. De ce point de vue, les artistes invités,
issus d’univers forts différents et ne partageant pas
nécessairement la même vision sur la société humaine,
sont réunis par les œuvres présentées.
* Michel de Certeau, « L’invention du quotidien »,
Coll. 10-18., Paris, 1980
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