Texte de Hou Hanru
Exister comme peintre aujourd’hui n’est pas une tâche
facile, surtout dans l’art contemporain où les pratiques
artistiques semblent de plus en plus conceptuelles et les moyens
techniques de plus en plus sophistiqués. De plus, notre réalité est
en constante mutation ; la globalisation des images et l’incessant
flux d’information nous conduisent vers une saturation totale.
Dans d’autres termes, travailler comme peintre aujourd’hui,
ce n’est pas seulement être confronté à la
difficulté de trouver sa propre place dans le monde de l’art
contemporain, mais également une lutte constante avec les
changements perpétuels de notre réalité. C’est
une question de survie de notre espèce et de notre évolution
dans l’environnement qui n’est plus favorable.
Survivre et évoluer dans un tel contexte nécessite
une résistance solide. L’amour et la passion pour la
peinture sont les basses à la fois psychologiques et physiques
dans lesquelles l’artiste puise. Chinois d’origine, Ru
Xiao-fan travaille aujourd’hui à Paris, où, grâce à sa
capacité d’adaptation à la vie contemporaine,
il continue ses efforts obsessionnels de peindre.
Le travail de Ru Xiao-fan est une véritable obsession ; une
obsession avec de la fantaisie, de la jouissance et des rêves.
Depuis dix ans maintenant, celle-ci est incarnée dans l’exploration
systématique des motifs figuratifs récurrents ; tels
que des ballons, des anges et des nuages. L’ensemble de ces
motifs existe en tant qu’hybrides ; jamais isolé, ils
créent un flux de fascination et de fantaisie ; La superposition
de ces motifs devient quasiment transparente, entrelacée,
formant un courant vif. Les spectateurs sont invités à prolonger,
voire à voler dans ce flux magistral.
Au début, les peintures de Ru Xiao-fan développaient
des représentations d’anges et plus tard une obsession
pour un monde plus « ordinaire » : des ingrédients
culinaires, des plantes, des fleurs. Ces hybridations sont au-delà des
frontières du réel. Comme des cocktails, l’artiste
invente diverses formes, couleurs, textures et odeurs, ainsi que
toutes les implications culturelles qui vont avec. Ru Xiao-fan créé des
tableaux gigantesques d’un monde qui vacille entre folklore,
fantaisie et une esthétique transcendante. C’est un
monde entre la pureté de l’enfance et l’excitation
suscitée par la confrontation avec la réalité ;
ce monde existe au-delà du réel mais reste tout aussi
saisissant.
Les récentes pièces du Ru Xiao-fan consistent en un
remarquable nouveau genre de motif mélangeant des corps humains
et des fleurs qui révèlent un autre aspect de son travail.
Sensuels et beaux, ces hybrides provoquent des réactions d’étonnement
de la part du spectateur, et c’est cette même tension
qui le pousse dans un monde de désir, d’angoisse et
finalement de pur plaisir.
Un élément fondamental du processus de création
de l’artiste consiste dans la stratégie qu’il
utilise dans ses peintures pour créer son monde insondable.
Grâce à sa connaissance et sa culture particulière
de la peinture, Ru Xiao-fan emploie les camaïeux, les tons du
gris au noir qu’il applique en utilisant des coups de pinceau
flottant, telle une vague. L’effet de transparence accentue
la sensation de fluidité et aussi nous invite à partager
l’expérience de fantaisie, plaisir et jouissance. L’exagération
de l’échelle de ses peintures, comme dans le tableau « Cuisine » et
dans les hybrides « Fleurs », sert également à créer
des oppositions intéressantes entre la verticale et l’horizontale,
deux formes de narration. C’est ce contraste qui suggère
une relation nouvelle entre l’espace et le temps.
Il est particulièrement intéressant d’observer
les dernières évolutions que ses peintures ont subies.
Ses origines chinoises et ses vingt ans passés en France lui
ont donné des expériences vitales sur les déplacements
et les confrontations entre différentes cultures et une ouverture
d’esprit par rapport aux constantes mutations de la vie extérieure.
Ses peintures récentes révèlent des changements
au niveau du choix des images : des gens et des objets, pour la plupart
puisés dans l’actualité, de la géopolique
au monde économique, des médias aux images de nos vies
quotidiennes. Ces éléments sont systématiquement
introduits dans son travail et servent à élargire son
champ de vision.
Par ailleurs, Ru Xiao-fan considère que le rôle essentiel
de la peinture n’est pas simplement de représenter le
monde comme nous l’apercevons à travers notre rétine,
mais c’est avant tout une constante interrogation et négociation
avec le « le réel ». C’est dans une façon
particulière d’engagement avec le monde que l’artiste
exprime sa profonde préoccupation avec la réalité.
Ru Xiao-fan a organisé ses images d’une manière étonnamment « irréelle »,
fantastique et profondément érotique ; des baudruches élastiques
et transparentes font ouvertement référence à des
préservatifs ; une sorte de jouet-symbole de nos désirs
et fantaisies d’adultes. La plupart des figures tirées
des médias sont déposées dans un enchevêtrement
illimité de transformations et d’hybridations, elles
sont à la fois dramatiques et transcendantes, tragiques et
enjouées, « sexy » et provocatrices. Loin d’être
politiquement correctes, les œuvres de Ru Xiao-fan, provocatrices
et pleines de jouissance, nous forcent à nous confronter à un
monde stimulant et difficile qui reste encore insondable.
En naviguant sur un océan envoûtant, mystérieux,
mais dynamique que celui créé par Ru Xiao-fan, il devient
incontestable que la peinture non seulement reste pertinente et cent
pour cent contemporaine, mais surtout qu’elle mérite
d’être redécouverte avec plaisir…
|