Francis Tuzet
Né en 1950 à Marvejols,
France
Vit et travaille à Lyon.
Après un baccalauréat scientifique et un cours passage à l'université de
philosophie, il s'inscrit en 1971 à l'École des Beaux
Arts de Lyon.
En 1976 il obtient le
Diplôme National des Beaux Arts et fonde,
avec quelques amis, la galerie associative Lieux de Relations qu'il
quitte un an plus tard.
Pendant 20 ans, il se
consacre à son activité de peintre
et sculpteur, ponctuée de rares expositions collectives ou
individuelles.
Nourrie par de nombreuses
lectures (Rimbaud, Hesse, Melville, Pessoa, Lao Tseu, Milarepa,
etc.) sa création s'oriente peu à peu
vers une forme plus proche de l'installation conceptuelle où sont
posées des questions traitant de « l'illusion de la
perception » de la « vanité des apparences »,
de « l'appartenance au monde ».
En 2000 il crée le Musée invisible puis l'Ambassade
du Schlouganda dont les activités associent artistes et amateurs
occasionnels.
«Collection Invisible»
Il nous est difficile
de voir. Pourtant, jour après jour,
nous est venue la certitude que les choses existent, que ce monde
qui s'offre à nous est chargé de réalité.
Mais lorsque nous fermons les yeux un infime doute nous envahit que
peut-être alors il n'est plus, que de cette chambre où nous
avons usé de tous nos sens, la porte maintenant fermée
a effacé jusqu'à la plus insignifiante parcelle de
vie.
Ou bien, inversement,
de ce visage examiné plus que tout
autre dans le miroir, et que nous pensions si bien connaître,
le regard d'un autre soudain nous renvoie la plus imprévisible
image.
Dans sa nouvelle La collection
invisible, Stefan Zweig conte l'histoire d'un collectionneur d'estampes
qui, devenu aveugle, continue de croire à l'existence
de sa collection disparue et se livre, devant le visiteur médusé, à une
description détaillée d'une oeuvre totalement vide.
Et Fernando Pessoa, par la voix de Bernardo Soares, énonce
cette « intranquille » certitude : « je ne suis
personne », « les autres n'existent pas ».
Devrons-nous, pour imiter
le philosophe, nous crever les yeux afin de libérer notre esprit et connaître enfin la vérité ?
Car devant ces choses qui nous entourent, nous ressentons parfois
ce sentiment d'étrangeté qui nous ramène à nous-même,
et nous nous rendons compte alors que de ce « hors de nous » il
n'est rien sinon ce flot de sensations qui nous traverse et vient
nourrir notre déformante mémoire. Monde d'illusions
où l'imagination a tissé d'inextricables réseaux
de signes, rangé d'incalculables amoncellements d'images,
construit d'interminables architectures, telle une impénétrable
Babylone. De cette absurde bibliothèque, de ce titanesque
musée qu'une vie entière ne suffirait pas à traverser,
nulle fenêtre ouvrant sur le paysage, nulle porte annonçant
quelque issue. Car le visiteur n'y est à l'écoute que
de lui-même, car le lecteur n'y songe plus qu'à ce livre
introuvable où se cache la clé de tous les autres livres
que jamais il ne lira...
Sur le chemin qui le conduit
de la forêt de l'ascèse à la
ville des plaisirs, Siddhârta marche et, brusquement, Siddhârta
se réveille : il sort de lui-même, il voit le monde.
Dans ses plus petites créatures, ce monde est merveilleux
; dans ses instants les plus infimes, ce monde conduit à la
plénitude. Siddhârta n'est plus aveugle, ses yeux se
sont ouverts. Ce monde n'est plus invisible, il resplendit de lumière,
riche de couleurs infinies et de formes innombrables, changeant à chaque
instant pour offrir à l'éveillé de nouvelles
sources de bonheur. Le fleuve au bord duquel, plus tard, Siddhârta
se fera passeur, devient une métaphore du temps : passé,
présent et avenir réunis dans la même entité physique
de l'eau qui s'écoule sans fin.
Lorsque Nicéphore Niepce inventa la photographie, il ne savait
pas que, quelques années plus tard, un étrange enfant
aux « semelles de vent » se ferait tirer le portrait à Charleville
d'abord, puis à Paris et, plus tard en Abyssinie, et que, à chaque
fois, sur l'image, l'étrange enfant n'aurait pas l'air content.
Peut-être celui-ci doutait-il, en ces instants, des capacités
de cette machine à rendre visible sa figure de poète, à rendre
visible la poésie, « personnellement. »
Francis Tuzet, décembre
2003
« Avec une précaution infinie, comme s'il touchait
un objet fragile, il tira du carton un passe-partout qui encadrait
une feuille de papier jaunie, sans rien ; et prudemment, du bout
des doigts, il arrêta devant ses yeux éteints le papier
sans valeur. Il le contempla plusieurs minutes avec enthousiasme
; bien qu'il ne vît rien en tenant à bout de bras devant
ses yeux la feuille vide, tout son visage exprimait l'extase magique
de l'admiration. »
Stefan ZVEIG, La collection invisible
« Je suis parvenu subitement, aujourd'hui, à une impression
absurde et juste. Je me suis rendu compte, en un éclair, que
je ne suis personne, absolument personne. Quand cet éclair
a brillé, là où je croyais que se trouvait une
ville s'étendait une plaine déserte ; et la lumière
sinistre qui m'a montré à moi-même ne m'a révélé nul
ciel s'étendant au-dessus. »
Femando PESSOA, Le livre
de l'intranquillité de Bernardo
Soares
« Moi, au contraire, qui voulait lire dans le livre du monde
et dans le livre de mon propre être, j'ai, par amour pour un
sens que je leur donnais d'avance, méprisé les signes
et les lettres ; ce que je voyais des phénomènes de
l'univers, je l'appelais illusion, et ma vue et mes autres sens,
des phénomènes accidentels et insignifiants. Non, cela
n'est plus, je suis réveillé, je le suis entièrement
et aujourd'hui date ma naissance. »
Herman HESSE, Siddhartha
FRANCIS TUZET
Tu travailles actuellement sur des oeuvres que tu nommes « ectoplasmes ».
Dans les sciences occultes,
les ectoplasmes sont des formes visibles et possédant certaines propriétés physiques, émises
parfois par le médium en état de transes. Tu donnes
cependant à ce mot un sens plus large : fantôme, apparition,
illusion.
Pour ces pièces en paraffine, tu fabriques des moules en
aluminium, en bois ou en papier huilé dans lesquels tu coules
la paraffine fondue. Il s'agit de plusieurs opérations successives
avec des moules de formes variées et de dimensions progressives
et utilisant des couleurs différentes à chaque étape
: sombres d'abord, claires ensuite puis finalement noire. À chaque étape,
la forme conçue précédemment est placée
dans le nouveau moule et la couleur que tu verses à ce moment-là englobe
la précédente dans un phénomène de fusion
plus ou moins prononcé suivant la température. Après
refroidissement, tu arases la surface avec une lame métallique,
opération longue et demandant une intense concentration, tant
spirituelle que gestuelle. Bien que les formes aient été conçues
très précisément, tu ne sais pas exactement
ce que tu vas découvrir tant les phénomènes
de fusion et de dispersion des pigments sont aléatoires. En
agissant de façon régulière et attentive, tu
vois petit à petit apparaître les formes engluées
dans la masse et tu peux choisir de t'arrêter au moment où celles-ci
te paraissent satisfaisantes.
Tu aimes à retrouver l'aspect lisse et brillant que présentait
la paraffine dans son état liquide. La limite n'est pas nette
entre les différentes couleurs.
Cette impression de flou
suggère cet effet d'apparition-disparition,
rappelant l'imprécision des manifestations lors des cérémonies
de spiritisme ou de certaines expériences d'hallucination
collective. Par cet aspect vibratile, tu arrives à donner à la
matière une dimension spirituelle. Par opposition à tes
précédentes oeuvres qui s'attachaient à montrer
l'invisibilité, voire l'inexistence des choses, il s'agit
ici de rendre perceptible ce qui n'est pas du domaine de la réalité mais
plutôt de la projection mentale. On peut faire dire ce que
l'on veut à ce genre de traces.
Ces pièces possèdent une puissance d'évocation.
Tu n'as ni consulté des ouvrages sur les ectoplasmes, ni assisté à des
séances de spiritisme, mais tu as simplement vu quelques photographies
de ces manifestations physiques.
Dans un domaine assez
proche, l'image du Saint suaire conservé à Turin
demeure emblématique. Cet effet d'apparition-disparition donne
l'impression d'un flash radiographique, d'un coeur qui bat. Les formes
internes doubles de certaines pièces évoquent d'ailleurs
le rythme de la respiration (...)
(...) On retrouve dans
ces travaux toute l'ambiguïté du
symbole : c'est une représentation, une évocation en
même temps que la manifestation d'une puissance absente. Dans
le spiritisme, la chose est là, bien présente. Ce qui
te fascine est que le chaman arrive à matérialiser
un esprit et à le rendre présent. De même, le
rabotage de la paraffine part d'une absence pour rendre, petit à petit,
présente une forme...
Tu travailles sur l'illusion,
non pas d'un effet d'optique, mais plutôt d'un point de vue,
car suivant le point de vue que l'on adopte, on verra ou on ne
verra pas.
Si l'on croit aux ectoplasmes, on en verra.
Nous n'avons finalement
du monde qu'une vision de ce qui se passe en nous-mêmes et dont nous nous servons pour reconstruire ce
que nous ne connaissons pas et qui nous échappe...
Reconstituer, c'est imaginer.
L'illusion touche non
seulement l'imaginaire mais aussi le réel
lui-même.
Eric Manguelin, agrégé,
docteur en philosophie, Rencontre avec Francis Tuzet, mai 2003
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