Un
sourire de Toon déchire à l'horizontale
le visage serti d'une cascade de cheveux ondulés qui font
d'elle une sorte de compromis entre une Vénus de Boticelli
et un personnage de Walt Disney. Sur les photographies réalisées
par Juergen Teller pour la récente campagne de publicité de
Marc Jacobs, Rachel Feinstein n'est pas avare de ce sourire vorace
et franc qui dit aussi beaucoup de son travail d'artiste : démesure
et générosité. Rien, bien sûr, ne justifierait
qu'on s'attarde ici sur son physique d'exception s'il n'était
au cœur même de sa carrière d'artiste – pas
toujours pour le meilleur.
A moins de 35
ans, Feinstein est aujourd'hui une de ces stars New Yorkaises que
Paris n'a pas encore découvert, mais qui, dès
que le conformisme français aura baissé les armes,
disposera sans nul doute d'une place de choix sous les projecteurs – et
aux cimaises des musées. Son irrésistible ascension
américaine n'aura pas été sans embûche
: ce physique, toujours, lui vaudra les sarcasmes de la redoutable
critique d'art du New-York Times, ironisant en 2000 à propos
des « BYT », les « Beautiful Young Things » (les
belles petites choses) – un terme qui rappelait avec impertinence
les « YBA » (Young British Artists) apparus à Londres
dix années plus tôt – des jeunes filles plutôt élégantes
qui posaient volontiers pour des magazines de modes et, aussi, étaient
artistes. Feinstein n'a jamais voulu mettre de côté sa
féminité ni son amour immodéré des vêtements
pour être reconnue comme artiste : une attitude que Sylvie
Fleury avait initiée dix années plus tôt et qui
l'a longtemps, elle aussi, éloignée de la confiance
des prescripteurs en matière d'art contemporain. Le côté « salopette
couverte de taches de peinture », très peu pour elle,
de même que l'austérité presque macho qui sied
si bien aux grandes intellectuelles de l'art 80's. Il ne faut y voir
aucune stratégie : son œuvre aussi est ainsi, à rebours
des convenances. On y chercherait en vain la moindre trace de critique
sociale, de commentaire direct sur le monde, et pour tout dire on
y chercherait aussi sans succès la moindre trace de ce minimalisme
si élégant qui fait encore les beaux jours de tant
d'artistes de sa génération. Encore que… certaines
de ses sculptures extrêmement baroques et sophistiquées, à mi-chemin
de la pâtisserie d'apparat et des volutes dorées de
l'architecture baroques, savent parfois rester « presque » monochromes,
et blanches, apportant un peu de repos dans leurs grandes compositions
où trônent licornes, escaliers en spirales s'élançant
vers des cieux étoilés, ou fausse végétation.
Son physique,
encore, n'est pas étranger à son union
avec le peintre américain John Currin, qui avoue que, avant
de devenir « officiellement » sa muse, Rachel était « inconsciemment » son
modèle avant même qu'il ne la connaisse. Trois semaines
après leur rencontre, il la demandait en mariage (elle le
fit attendre jusqu'en 1998), et ses toiles aujourd'hui encore (des
portraits où se télescopent joyeusement diverses influences
de la peinture française classique, au premier rang desquelles
celle de Fragonard) déclinent plus ou moins franchement le
visage de Rachel.
Elle est née à Miami, où elle grandit très
près de Disneyland dont son œuvre garde la trace festive
et indélébile. Elle fit quelques apparitions discrètes
dans deux épisodes de la série Miami Vice , figurait
adolescente sur les listings-mannequins de l'agence Elite, étudia
la religion et la philosophie à l'Université de Columbia,
mais décida d'être artiste. A New York, tandis qu'elle
mettait en forme les premiers éléments de son vocabulaire
plastique, Rachel travaille comme réceptionniste à la
galerie Marianne Boesky, mais c'est le galeriste londonien Tommaso
Corvi-Mora qui, le premier, souhaita exposer ses grands assemblages
hâtifs et spontanés de formes hétérogènes.
Marianne Boesky aussi voulut l'exposer. « C'est trop bizarre
! Vous êtes ma patronne, c'est impossible » déclara
Rachel qui se vit répondre « Parfait ! Vous êtes
virée ! Maintenant montrez-moi votre travail. »
La dimension
romanesque de son parcours en forme de succès
story ne saurait en effet occulter la réelle singularité de
l'œuvre de Rachel Feinstein, qui a, d'ailleurs, un peu radicalisé sa
méthode de travail. Ses sculptures, toujours aussi fièrement
baroques, sont désormais plus minutieusement produites. Elle
travaille avec acharnement, produit une dizaine de sculptures par
an, dans le grand atelier qui jouxte son domicile et l'atelier de
son époux. Elle travaille seule des matériaux hétéroclites
(plâtre, velours, bois, miroirs, tissus,…), ne voulant
déléguer à personne la fabrication de ses œuvres
où l'on retrouve la dimension fantasmatique et surréaliste
de celles de Jeff Koons, mais pas le bataillon d'assistants que le
seigneur de l'art américain emploie. « I think the more
people you get involved in the process, the more you lose. A lot
of artists, when they become successful start factories for their
work and lose what made them famous to begin with. I've noticed that
a lot of women artists work in highs and lows while male artists
like my husband John [Currin] work every day. They do a little thing
every day, whereas I'm like I'm a complete drug addict with this
crazy, volcanic work load and then I'll be really sedentary. John
will actually start a painting thinking it's going to be this mood
and he'll listen to Britney Spears because the woman's going to be
15. But I really have no idea what I'm doing when, I start a piece
; two years later I'll figure it out, I'll realise what I was trying
to do. I look through books for ideas, weird books, weird images
always from the past. I really love old stuff, I don't like anything
new. » expliquait-elle au critique Adrian Dannatt. Il faut
ajouter pour être précis que ses œuvres peuvent
aussi donner lieu à des recherches pas tout à fait
désagréables : pour préparer sa dernière
exposition new yorkaise, c'est dans les Palaces de Vienne et de Munich
que Rachel Feinstein est partie explorer les subtilités du
style rococo. Une influence qu'elle combine sans vergogne avec l'admiration
qu'elle porte au travail du défunt sculpteur Pino Pascali,
représentant marginal et formidable de l'arte povera dont
elle ne manque jamais de rappeler combien la découverte de
son œuvre fut déterminante pour elle. De la richesse
et de la diversité de ses influences et sources d'inspiration
naît aussi l'indiscutable étrangeté de ses œuvres,
semblant tourner le dos au modernisme pour explorer à nouveau
les chemins abandonnées de l'histoire de l'art européen
du XVIII et XIXe siècle. Chemins qu'elle prend un malin plaisir à détourner
pour les faire se déployer non loin des stratégies
esthétiques mises en œuvre dans les parcs à thème
de Walt Disney : c'est dire si la rencontre est électrique
!
Eric
Troncy
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