« Paradise Vendors, SA, avait pris la suite
d’un ancien garage automobile au rez-de-chaussée obscur
d’un immeuble commercial autrement inoccupé de Poydras
Street. Les portes du garage étaient généralement
ouvertes, et le passant pouvait donc se mettre plein les narines
du parfum acidulé des hot-dogs brûlants et de la moutarde
mêlé à l’âcre remugle de béton
détrempé de lubrifiants et d’huiles de moteur
depuis des années et des années. Ces effluves aussi
puissants que composites intriguaient parfois ledit passant au point
de lui faire fouiller les ténèbres de l’ancien
garage, au-delà des portes ouvertes. Là, il pouvait
découvrir une flottille de saucisses de taule montées
sur des roues de bicyclette. Les véhicules ne payaient guère
de mine. Beaucoup étaient gravement cabossés. Une francfort
accidentée était même couchée sur le flanc,
sa roue unique à l’horizontale au-dessus d’elle. »
John Kennedy Toole, La conjuration
des imbéciles (A Confederacy
of Dunces), 1980.
Entre le kiosque à hot-dogs et le garage, c’est bien
d’une fonctionnalité double voire contradictoire que
témoigne le lieu de la galerie selon Alain Bublex : un espace
de résistance au cloisonnement et à l’identification.
Quels sont ces lieux hors de tous les lieux et pourtant bien réels
qui ouvrent la possibilité d’une spatialité insituable?
Quel est ce temps en creux, suspendu entre deux moments balisés,
où tout est, sans efficacité aucune, en permanence
remis en question? À l’heure de la consommation excessive
de temps, d’espace et d’énergie, la galerie envisagée
comme un « contre-espace est pour l’artiste l’occasion
d’inviter le spectateur à une itinérance désengagée,
une découverte hasardeuse : celle d’un territoire intermédiaire
tel qu’on peut le découvrir en voiture, perdu au milieu
du paysage, et d’un temps entre parenthèses proche de
celui que mettrait en évidence le trajet effectué dans
un TGV sans fenêtre. Dès lors, cette exposition se découvre
sous l’égide d’une promenade qui ne nous mènera
nulle part précisément mais nous apprendra seulement,
un appareil photo en bandoulière et une carte à la
main, à mieux regarder le paysage. S’il y a un fil conducteur à cette
délicate errance, ce serait donc celui d’une absence
programmée d’objectif ou de résultat. Parvenir à ne
jamais terminer le travail, tel semble être le challenge d’Alain
Bublex qui, du coup, transforme toute œuvre en projet et illumine,
grâce à leurs inachèvements respectifs, des objets,
des lieux, des moments d’habitude oubliés faute d’éclairage.
De la visite, on gardera ainsi le goût indéfinissable
d’un troublant constat à chaque œuvre renouvelé :
l’impossibilité qu’on éprouvera à se
situer et, de fait, à saisir Alain Bublex, s’interrogeant
sans cesse sur l’endroit où il se trouve et à quel
moment on peut l’y rencontrer…
Anne-Valérie Gasc
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