L’eau qui dort.
On prend d’abord pitié de cet homme et de sa condition
humaine envahie par de la végétation proliférante
jusqu’à lui prolonger le crâne par des appendices
cactés. Ou bien disparaissant presque dans un marais à ras
de bouche.
Et puis, à y regarder de plus près, une inquiétude
sourd qui n’est pas due à la menace végétale
mais au danger de l’homme lui-même qui, fixant ses yeux
sur les nôtres, ou nous souriant du rictus de ses dents découvertes,
nous défie, profitant de notre premier regard de commisération
sur le petit homme perdu…
Perdu ? Voire ! Perdu ou bien caché ? Masqué par un
mufle de chien comme dans sa série du « neuro-perro » de
1992 à 1998 ? Ou révélant sa véritable
nature de loup aux yeux flamboyants ? Est-il possédé ou
démoniaque ?
Il nous a attiré l’œil ? Dès lors, il ne
nous lâche plus.
Dans l’ombre, dangereux plus qu’en danger, il nous attend « waiting
for you », démultiplié pour que rien n’échappe à son
regard de sentinelle, dissimulé parfois, omniprésent
même quand il n’apparaît pas.
La forêt qui l’entoure, celle de Wilfredo Lam, peintre
magique auquel il se réfère, est pour lui le lieu de
sortilèges qui se situent davantage du côté des
ensorcellements et des maléfices que des enchantements. Les
nouures de ses arbres s’enchevêtrent et nous barrent
toute issue. Prison de la « verdadera selva », tressage
inextricable de ce qui est moins forêt que jungle (qui se dit
aussi selva et révèle sa nature comme le chien nous
a rappelé son essence de loup). On devine que de ces marigots,
mot dont l’origine est caraïbe, s’élèvent
des exhalaisons méphitiques.
Il nous a lui-même prévenus : son œuvre est une
arme à double tranchant –arma de doble hilo- qui dit
le contraire de ce qui se laisse d’abord comprendre… façon
de désamorcer les reproches que nous pourrions lui adresser
de nous avoir envoûté à notre insu !
Il en va même de son nom : Cordero, agneau,
qui ne soit trompeur.
S’il se présente, vu de haut, le sexe à la main,
ce n’est pas pour nous séduire érotiquement,
c’est pour nous montrer que les testicules qu’il manipule
de façon ostentatoire se situent dans le prolongement des
petites cornes qui lui ont poussé de chaque côté de
la tête.
Il fut un temps où José Garcia Cordero se réclamait
de la tragédie solaire du Camus des Noces. C’est maintenant
dans un univers nocturne qu’il évolue, y édifiant
comme une termitière une tour d’observation aux mille
yeux, surveillance totalitaire qu’il dit dénoncer, cependant
que sa tour de Babel ricane, de tous ses dentiers, de l’absence
de Dieu peut-être ou de son impuissance.
A moins qu’il ne s’agisse du juste retour des forces
chtoniennes que l’homme occidental a cru asservir. Vous croyiez
pouvoir disposer des ressources sylvestres et liquides (et des poissons,
un autre de ses thèmes) ? Mais vous n’avez pas pris
garde que la nature ne se laissait pas domestiquer, qu’elle
se rebellait, que les ancêtres qui s’y étaient
réfugiés vous guettaient, qu’ils préparent
la riposte, que les mythes souterrains continuent de vivre, contre
la mort programmée des bradeurs de notre planète, des
envahisseurs de tous ordres qui ne se limitent pas à la Caraïbe
mais pensent déjà avoir conquis le monde.
On imaginait que Cordero représentait l’humilité,
l’humidité mais c’était sans compter sur
l’humus caché dans leur étymologie, la terre
même que cet agneau enragé nous montre attendant les
hommes prédateurs pour les anéantir le moment venu.
Les cornes ne sont pas celles du diable mais bien
celles d’un
faune, cette divinité jusqu-là paisible, qui passe à la
clandestinité derrière la protection des arbres complices
et des eaux dont on croit à tort qu’elles sont dormantes.
Fantastique, croyait-on ? Mais derrière se prépare
une guérilla sans merci.
Jean-Pierre Klein
Ecrivain de théâtre, essayiste
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