Here
or Elsewhere (Ici ou ailleurs) est le titre proposé par Roman Ondák pour l’invitation au
vernissage de l’exposition personnelle qu’il développe
pendant un an au Centre d’art contemporain de Brétigny,
il remplace le titre de travail (One Year Solo Show 2005-2006). Mais
le vernissage du 29 septembre prochain ne constitue pas le point
de départ de ce projet ni son point d’arrivé.
L’œuvre Is that the way it was? (Est ce que c’était
vraiment comme ça?) a ouvert le projet monographique de l’artiste
au centre d’art, sans protocole particulier en novembre 2005
pendant « The Void », l’exposition en cours des
architectes R&Sie(n) François Roche, Stéphanie
Lavaux et Jean Navarro. Cette œuvre de Roman Ondák recycle
l’architectonique du lieu pour ouvrir un autre point de vue
sur l’espace et transformer notre perception des différentes
temporalités passées et présente. Elle nous
laisse dans l’incertitude de savoir si elle fait appel à notre
mémoire ou à celle de l’auteur, à nos
repères dans l’espace ou à ceux de l’artiste.
Présentée en 1998 à Prague et re-créée
au CAC Brétigny par Roman Ondák, cette installation
constitue l’introduction à son projet d’exposition
d’une durée et d’un format non conventionnels.
Elle est suivie par une deuxième intervention en janvier 2006,
Awaiting Enacted (Attente décrétée) présentée
pendant l’exposition, le casting et le tournage du film de
Clemens Von Wedemeyer et Maya Schweizer au CAC Brétigny. Cette
nouvelle pièce est une pile de journaux produite en 2003 à la
Galerie für Zeitgenössische Kunst de Leipzig et dont les
illustrations ont toutes été remplacées par
des photographies de presse représentants des personnes formant
des files d’attente. Placés dans « l’Annexe »,
un espace d’information conçu par l’Atelier Van
Lieshout pour le centre d’art, ces journaux sont laissés
gratuitement à la disposition du public comme pour isoler
l’attente ressentie par le visiteur devant une œuvre,
décupler son désir de la comprendre et provoquer sa
frustration de ne pouvoir la saisir complètement. Roman Ondák
met en crise le processus de l’œuvre qu’il estime
soumis au principe de la marchandise. Il présente la file
d’attente comme un fait divers, lié à la pénurie
autant qu’à la profusion de la marchandise, situé à l’Est
aussi bien qu’à l’Ouest. Il rend apparent un langage économique
autoritaire qui prescrit et interdit. Avec Awaiting Enacted Roman
Ondák court-circuite l’équilibre entre l’offre,
la demande et la satisfaction du produit, la file d’attente
est le lieu où son œuvre fait événement.
Interview, la troisième intervention du projet de l’artiste,
apparaît courant mars sur l’un des murs du CAC, au moment
de la projection publique du film des artistes berlinois, « Rien
du tout ». Interview est une discussion réalisée
en anglais que l’artiste réactualise avec les représentants
des lieux d’expositions qui l’invitent. À la lecture
de sa transcription elle devient impersonnelle, on s’aperçoit
qu’elle n’est que la reproduction d’une leçon
type d’anglais. Ici, la communication avec l’autre est
réduite à une langue abstraite et fonctionnelle dont
la subjectivité est faussée. Roman Ondák inverse
le principe conceptuel de la « Conversation Piece » de
Ian Wilson. L’artiste conceptuel préserve le contenu
de la discussion en réduisant sa trace au seul énoncé de
la date à laquelle la conversation a eu lieu. Interview de
Roman Ondák traduit la rencontre entre l’artiste et
le représentant de l’institution par un dialogue écrit à l’avance.
Le 9 avril 2006, le vernissage de l’exposition de Markus Schinwald
au CAC Brétigny est le cadre choisi par Roman Ondák
pour l’intrusion de Resistance, une performance réactivée à Brétigny
après sa présentation au Mumok de Vienne quelques jours
plus tôt. Resistance est réalisée par une partie
du public local contactée au préalable et venue lacets
défaits à l’exposition de Markus Schinwald. Dans
ce cas l’artiste agit sur le rituel d’un vernissage,
il fait naître une parole au cœur du public et rend sa
paternité indéterminée. Il introduit un signe
de résistance à l’ordre et au langage qui se
manifeste par un acte silencieux qui semble venir de l’enfance,
d’un stade pré-langagier. L’œuvre It Will
All Turnout Right in the End (Tout rentrera dans l’ordre à la
fin) coproduite par la Tate Modern et le CAC Brétigny est
présentée à Londres en juillet pour ensuite
l’être en septembre à Brétigny. C’est
une stricte reproduction en trois dimensions du Turbine Hall de la
Tate Modern dans laquelle le visiteur est invité à entrer.
Cette maquette monumentale bouscule la hiérarchie des repères
dans l’espace, elle suscite un sentiment qui oscille en permanence
entre l’impression d’être un enfant et celle d’être
un géant, de dominer et d’être dominé.
C’est en agissant sur l’échelle, sur l’agrandissement
et la réduction des espaces comme des périodes historiques
que les institutions imposent leur point de vue spatio-temporel.
C’est avec les mêmes moyens que l’artiste les démasque.
Comme le titre Here or Elsewhere vient le souligner, l’œuvre
et l’exposition chez Roman Ondák proposent d’autres
critères d’appréciation, de la mémoire,
de la parole, de l’institution et du langage. En somme chez
lui, œuvre et exposition provoquent l’expérience
d’un dérèglement des catégories de la
création et de la perception du travail artistique. It Will
All Turnout Right in the End est la nouvelle pièce s’ajoutant
aux corpus des œuvres déjà présentes au
CAC Brétigny, mais rien ne nous dit qu’elle sera la
seule à s’y ajouter ni qu’elle sera la dernière…
Sans obéir à un protocole obligé, mais en privilégiant
l’expérience partagée avec l’artiste sur
le site, le choix du processus d’exposition de ces œuvres
a développé, avant de l’avoir communiquée
par un carton d’invitation officiel, une forme d’exposition
disséminée sur un an. Le principe d’apparition
des pièces qui constituent ce projet monographique a été défini
par l’artiste et le centre d’art au fur et à mesure
en s’ajoutant, se superposant ou en alternant avec les œuvres
et les expositions des autres artistes prévues dans la programmation
du lieu - incluant par la même ces artistes dans la gestion
des pièces de Roman Ondák pendant leurs propres expositions.
Les modalités de présentation de ce projet monographique
sont issues des discussions élaborées avec l’artiste
sur la gestion qu’il a des temporalités passées,
présentes et futures propres à l’expérience,
sur l’usage du déplacement dans son processus de création
et l’emploi des intermédiaires dans la diffusion de
son travail.
Dans une société soumise au diktat du produit culturel,
Here or Elsewhere de Roman Ondák permet au public de participer
au rythme et au processus d’une recherche artistique. Si la
globalisation uniformise et rend disponible - ici comme ailleurs
- toutes les marchandises, l’œuvre elle ne se donne jamais
en totalité; elle est ici et ailleurs, l’exposition
chez Roman Ondák s’offre - ici ou ailleurs - comme une
alternative à la standardisation de la création.
Pierre Bal-Blanc
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