Paola
Salerno vit à Paris et depuis longtemps
ses images nous viennent d’Italie. Les quelques photographies
présentées à l’occasion de cette exposition
n’échappent peut-être pas à cette règle
même si leurs aspects frontaux, resserrés quant aux
sujets saisis par l’objectif, limitent notre possibilité d’interpréter
ces œuvres en fonction d’une origine territoriale. Le
nom de l’artiste parfois surdétermine l’origine
de ce qui est photographié et pourtant l’artiste a toujours
fait preuve d’une certaine retenue quant à cette question.
Les indices, les mots et les objets qui dès le début
ont imprégné les images de Paola Salerno n’ont
pourtant jamais voulu faire l’économie de cette donnée
qu’est l’Italie comme lieu de travail et lieu d’un
exercice culturel et social existant en dehors et éloigné de
son quotidien. Deux raisons à cela : le lieu que l’on
traite sur la durée s’inscrit comme lieu expérimental
; la mise à distance de ce qui est proche révèle
un autre aspect de l’identité du sujet photographié.
C’est à la jonction de ces deux pratiques, durée
et mise à distance que nous convie la lecture de l’œuvre
de Paola Salerno.
Les tirages proposés dans l’espace de la galerie s’ils
sont récents et montrés pour la première fois
relèvent pour certaines de prises de vues effectuées
dans les années deux-mille et deux mille cinq. Ils sont comme
les éléments fragmentaires d’une œuvre qui
en raison certainement aussi d’une part autobiographique ne peut
ou ne veut plus participer d’un jeu artistique dans lequel la
surproduction photographique a fini par priver la photographie de sa
portée esthétique, c'est-à-dire sa capacité à documenter
le réel. En refusant de jouer le jeu de l’actualité du
travail, en l’inscrivant dans le temps et la décennie écoulée
et en la limitant à quelques images l’artiste nous rappelle
combien un élément tel que le temps doit être actif
dans l’observation de son œuvre photographique et audio-visuelle.
Paola Salerno a photographié un mur sur lequel on peut lire
la phrase, il vero pulcinella si sa chi e (on sait qui est le vrai
polichinelle, un sac d’ordures éventré, qui n’est
pas sans rappeler une nature morte, des mains de forgerons et une poupée « nue » de
couleur « blonde ». Ces photographies même si elles
forment un ensemble sont loin de constituer une narration arrêtée
ou précise susceptible de nous dire qu’elles fonctionnent
comme un tout. Ce qui fait leur intelligence c’est la tension
qu’elle exerce entre la crudité voire la dureté de
ce qu’elles enregistrent et la beauté photographique dont
elles relèvent. Que dire de ce fond bleu, de cette étoffe
de travailleur qui obture l’arrière plan des mains grises
et usées qui nous sont données comme en référence
presque retenue à un corps de peintures religieuses qui avait
fait du tissu l’indice de la fortune et de l’élévation
? De même pour les ordures. Les végétaux et le
verre y apparaissent au premier plan. Mais quelle plante et quel verre
? Des déchets rejetés d’un sac d’immondices.
Il y a comme un effet de déversement dans cette image qui n’est
pas sans questionner le modèle de la peinture et de ce qui lui
fait écho, l’illusion de la profondeur, et sa capacité à représenter
le vivant. C’est tout l’enjeu et la pertinence de ce travail
qui assume pleinement son inscription dans le champ artistique. Le
réalisme et le formalisme y sont sans cesse en tension. Et loin
de se dissoudre dans une indétermination photographique qui
gomme le contenu politique de ce qui est montré, il nous rappelle
qu’il n’y pas de geste de création en dehors de
cet exercice. Si le politique se joue à cet endroit, et l’on
peut dire concernant la pratique artistique que c’est toujours
entre la forme et le sujet que se pérennise l’exercice
artistique, on peut dire que Paola Salerno ne s’est jamais écartée
de cette pratique. Et cela même les images de plus petits formats
en témoignent. Et c’est là aussi leur raison d’être.
Toutes les œuvres sorties ici de l’intimité de l’atelier
sont un pur concentré d’un travail rare pudique et qui
a fait le choix de la discrétion et du don.
|