Quelque
chose s’est passé là et
demeure pour le citoyen une source de fierté, de honte, de
joie, de tristesse, une trace heureuse ou pas. Dans l’espace
urbain, le monument, en qualité de marqueur historique ou
mémoriel, opère en outil signalétique pour commémorer
un personnage ou un évènement. Le projet de Julien Berthier
s’attaque à cette idée de révéler
publiquement quelque chose qui a existé ou qui existe encore.
Pratique vernaculaire occidentale par excellence, le « monstre »
désigne ces amas d’objets ménagers qu’on
trouve ici ou là déposés pour être
enlevés par les services de propreté. L’artiste
part de la simple constatation que ces éléments en fin
de vie habitent, dans une certaine mesure et dans leur temporalité,
les rues au même titre qu’une statue équestre. Même
s’il est certainement assez seul à voir les choses sous
cet angle de prime abord, qui pourrait lui donner fondamentalement
tort? Toujours est-il que sa proposition de recréer, en bronze
patiné, l’un d’entre eux repéré dans
une ruelle de Belleville, s’oppose à la
configuration esthétique admise dans l’environnement urbain.
Ces
monstres perturbent notre idéal de normalisation sécuritaire
de la voie publique, bloquent les chemins des poussettes, font trébucher
les
petites vieilles, etc. Bref, ils encombrent et il n’y a guère
que
l’étudiant sans le sou, toujours à l’affût
d’une étagère Billyà retaper, qui s’en accommode.
Et la sculpture de l’alchimiste Berthier de pointer du doigt
le
paradoxe du débat sur l’oeuvre d’art outdoor. Toute
proposition artistique dans l’espace commun est, de fait, livrée à l’appréciation
démocratique dont le critère principal de jugement demeure
le beau, alors même que cette notion a aujourd’hui disparu
du champ critique professionnel. Si
l’oeuvre d’art est désirée dans les lieux
qui lui sont dédiés, elle obtient
rarement le plébiscite dans l’espace public. Le déchet
dit«
encombrant » est, par essence, ce dont on ne veut plus dans son
intérieur, et par extension, ce qui n’est pas ou plus
beau. En faire une sculpture
publique dans le matériau historique et non questionnable du
statuaire revient à mettre en valeur ce que chacun ne veut plus
voir apparaître mais dont chacun est néanmoins responsable
de la présence dans la rue. «Montre ce que je dis, pas
ce que je fais!».
La logique de monumentalisation dans laquelle Julien Berthier
s’inscrit aurait logiquement pu impliquer la pérennisation
de l’oeuvre à un endroit précis. Mais Berthier
a choisi de ne pas suivre les ténors du minimalisme sur le terrain
de la site-specificity. Comme une réponse
dédramatisante au cérémonieux «to remove
the work is to destroy it!» de Richard Serra, le monstre poursuit
cette idée que, sans être une oeuvre nomade, elle puisse
interagir avec des contextes très différents.
«
To remove the work is to re-activate it!». Il serait, par
exemple, très intéressant de la voir installée
dans un pays où cette
pratique du dépôt des déchets dans la rue n’existe
pas ou est strictement
prohibée. Sans réel statut identifiable, l’objet
se donnerait alors à voir pour ce qu’il est, un amoncellement
complexe de plans, sorte de
dispositif constructiviste dont l’aspect matériel ostensiblement
sculptural légitime l’existence au monde.
Étienne Bernard |