Le Centre
Pompidou présente, pour la première
fois en France, une rétrospective de l'artiste américaine
Nancy Spero (1926-2009). Avec une soixantaine d'oeuvres sur papier,
l'exposition donne à voir le travail d'une artiste engagée,
dont on retient la force autant que la beauté. Nancy Spero
a créé selon le modèle féminin qu'elle
défendait : une femme actrice et moteur de l'histoire.
Nancy Spero a renouvelé la pratique graphique, en marge du
monde de l'art et de ses mouvements, par des pratiques et des matériaux
modestes – feuilles de papier collées, impressions à la
main, découpages... Élève à l'Art Institute
of Chicago, place forte de la peinture figurative, l'artiste étudie à l'École
des beaux-arts, à Paris, de 1949 à 1950, et revient
y séjourner de 1959 à 1964. À son retour aux États-
Unis, Spero s'engage contre la guerre du Vietnam et traduit son horreur
dans sa première série d'oeuvres, les War Paintings
(1966-1969). Inséparable de ses prises de position, son parcours
artistique — résolument construit comme une lutte — est
alors nourri de ses combats. Dès 1969, elle rejoint les Women
Artists in Revolution (WAR) et participe en 1972 à la naissance
de la première galerie coopérative pour femmes à New
York, AIR (Artists In Residence). "Je peux parler plus directement
(ou de manière biaisée) par la peinture et l'estampe,
articuler par la main, le pinceau, plutôt que par des mots,
par ma bouche." (Nancy Spero, "Substitutes for my body",
ARTFORUM, 1998)
Bien souvent l'oeuvre
n'est pas parole, mais cri. Un cri articulé,
tel qu'il fait surface dans l'oeuvre sombre de la fin des années
1950 : Les Anges, Merde, Fuck You. Lectrice d'Antonin Artaud, Spero
trouve dans l'art un moyen d'exprimer son refus de l'ordre social
institué. Elle lui rend hommage avec les Artaud Paintings
(1966-1969) et Codex Artaud (1971-1972), série où elle
instaure l'utilisation de bandes de papier, verticales ou horizontales,
dans la tradition des papyrus égyptiens, des rouleaux chinois
et des frises antiques.
Nancy Spero se consacre
ensuite exclusivement à la représentation
de la femme. Commentant ses oeuvres en 1994, elle déclare
: "J'ai décidé de faire de la femme la protagoniste,
de la dépeindre comme libérée, même si
je sais que ce n'est pas vraiment le cas […] L'histoire des
femmes que j'envisage n'est pas linéaire ou séquentielle.
J'essaie, dans tout ce que je fais, de la rendre actuelle." Ses
grands cycles sur papier, pour lesquels elle met au point un système
de collages et de figures imprimées, donnent à voir
des personnages féminins issus de cultures et d'époques
différentes : The Hours of the Night (1974), Notes in Time
on Women (1979), The First Language (1979-1981) et Azur (2002). Son
oeuvre, habitée d'une violence latente, n'en prend pas moins
l'allure fine et fragile de bandes de papier imprimées, se
livrant — pour reprendre le titre d'une de ses dernières
oeuvres — comme un Cri du coeur. |