Commissaire Christophe Gallois
Artistes : Aurélien Froment, Ryan Gander, Raymond Hains, Lisa
Oppenheim, Evariste Richer, Josef Strau, Lawrence Weiner
It’s Gonna Rain est le troisième et dernier volet d’un
cycle d’expositions explorant la possibilité d’un
paradoxe : l’intensité du neutre. Cette idée réfère à une
série de cours, intitulée Le Neutre, donnée par
Roland Barthes en 1978. Aux connotations de « grisaille, de neutralité,
d’indifférence » habituellement associées à cette
notion, Barthes oppose l’idée d’un neutre pouvant
renvoyer à des états « forts, intenses, inouïs. »
Cette troisième exposition s’intéresse plus précisément à l’émergence
d’un sens qui se dessine entre les lignes, de l’association
d’éléments hétérogènes. S’attachant à déjouer
le « binarisme implacable », la logique oppositionnelle
sur laquelle la construction du sens s’appuie habituellement
(masculin/féminin, oui/non, etc.), Barthes postule avec le neutre
un sens se développant sur le modèle « des débordements,
des empiètements, des fuites, des glissements, des déplacements,
des dérapages. »
Le titre de l’exposition est emprunté à une
oeuvre du compositeur américain Steve Reich. It’s Gonna
Rain (1965) consiste en le jeu répétitif de deux boucles
sonores identiques – les mots « it’s gonna rain » prononcés
par un prêcheur enregistré dans la rue – sur deux
lecteurs différents, jouant avec le léger décalage
de vitesse entre les appareils pour créer des combinaisons
rythmiques infinies. L’oeuvre rappelle la description de ce
que Barthes, au sujet des films d’Eisenstein, décrit
comme « le troisième sens », un sens « qui
vient ‘en trop’, […], à la fois têtu
et fuyant, lisse et échappé. »
Dans l’exposition, plusieurs oeuvres s’articulent autour
de ce sens qui émerge dans l’entre-deux. Story Study
Print (2004) de Lisa Oppenheim est une installation comportant deux
projections 16mm. Un premier film nous fait lire les textes extraits
de posters d’alphabet utilisés dans les écoles
noires-américaines dans les années 1970 – de « A
is for Afro » à « Z is for Zip » en passant
par « R is for Revolution » ou « S is for Soul
Sister » –, tandis que l’autre projection présente
des images qui semblent illustrer ces phrases. Les deux projecteurs
ne sont cependant pas synchronisés et la relation entre images
et textes change continûment, créant de nouvelles lectures
et associations entre les éléments.
L’installation Travelogue Lecture (with missing content) (2001)
de Ryan Gander consiste en une double projection de diapositives
issues d’une conférence antérieure et dont le
contenu, à savoir les images, a été retiré.
Seules subsistent les montures vides des diapositives, et la projection,
que le spectateur est invité à contempler installé sur
une pile de coussins, se résume à la conversation entre
les deux séries de formes géométriques lumineuses.
Cette tension entre disparition et multiplication du sens se retrouve
dans les deux oeuvres d’Evariste Richer : Le Monde immaculé (2004)
et Le Monde maculé (2004) sont deux versions du quotidien
Le Monde, l’une vierge de tout encre, l’autre saturée
d’encre noire.
La vidéo L’Adaptation manifeste (2008) d’Aurélien
Froment, co-produite par la Maison populaire et le Parc Saint-Léger,
prend comme point de départ une série de séquences
cinématographiques mettant en scène des personnages
en train de lire dans différentes positions. Chaque situation
a été rejouée par une actrice dans un environnement
blanc, sans décor. La vidéo s’intéresse
aux bribes de narration qui se déploient au fil des séquences
et fonctionne comme un répertoire de la figure du lecteur
telle qu’elle apparaît dans le film de fiction.
Les oeuvres de Josef Strau, parmi lesquelles Lamp
for the Bad Conscience (2007) ou Lamp for the Arcadia Diary (2007)
explorent la manière
dont le medium du texte peut référer au medium tridimensionnel
de l’exposition. Ces oeuvres sont des objets hybrides créés
en assemblant différents types de lampes avec des textes dactylographiés
sur des supports variés, tels que des posters ou des étiquettes.
Ces éléments textuels sont attachés ou collés
aux abats-jours, liés aux pieds des lampes, placés
au mur ou sur le sol, en relation aux lampes. La pratique de Josef
Strau propose une tentative de spatialiser les actes d’écriture
et de lecture, développant ce qu’il nomme des « espaces
narratifs » et explorant l’espace entre les mots comme
espace d’émergence du sens
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