http://www.regisperray.eu
Né en 1970 à Nantes.
Vit à Nantes.
"
L’éponge comme solution" par Pablo Ruiz
Sur les premiers
plans d’une vidéo réalisée
pour la Bergerie – Lieu d’Art Contemporain, l’éponge à moteur
fait apparaître l’incertitude. Pas l’incertitude
qui engendre la confusion, mais celle qui donne le privilège
de se porter dans telle irection ou dans telle autre, de se dérober à l’acceptation
résignée d’une définition ou d’une
fixation. Les amateurs de clichés ont donc servis, l’image
est presque parfaite, qui figure l’artiste cool en nettoyeur
de sol. Elle contentera pleinement eux qui pensent célébrer, à travers
Régis Perray, les noces de l’art et de la propreté.
Pourtant, de la figure de l’artiste à la pratique artistique,
il serait bon d’observer, ici comme ailleurs, une certaine
prudence, voire une certaine défiance avant de conclure pour
la énième fois à l’union de la « low
culture » et de la « high culture ». Contradiction
au cœur même de toute création. Si le passage de
l’éponge procure des moyens pour atteindre une essence
(par retrait, par soustraction, majoritairement), ses effets pratiques
doivent opérer un changement de régime dans l’espace.
On trouve donc à Bourréac les éléments
et les articulations essentiels d’une pratique artistique au
sein de laquelle la surface tellurique et l’équivalence
objective sont soutenues par un matérialisme à visée
symbolique. Tension du propre et du sale, du nettoiement et du laisser-faire,
mise en acte, performée dans des gestes, la pratique artistique
de Régis Perray tire vers l’ontologie en épousant
les formes d’un rituel au centre duquel trône l’éponge
en tant que corps symbolique de la matérialité.
En passant l’éponge, Régis Perray persiste à emprunter à la
fois cette ligne droite, tendue comme une corde qui se prolonge et
amplifie l’exigence de ses ressources, et cette ligne sinueuse
qui ne renonce ni à la familiarité ni au dépaysement.
Mais comment conjuguer la rectitude et la fantaisie ? Car il ne s’agit
nullement de trouver entre ces oppositions tranchées un arrangement
sans éclat, sans vigueur. Il faut arriver à être
en même temps rigoureux et imaginatif, concentré sans
cesser d’être expansif, et significatif sans cesser d’être
pluriel. Bien plus, il faut qu’en s’accomplissant simultanément,
ces mouvements contraires s’équilibrent, qu’ils
aient un terrain d’entente, ici le sol de la Bergerie – Lieu
d’Art Contemporain, mais sans pourtant que cette entente implique
quelque restriction dans l’exercice de leurs actions singulières.
«
L'éponge est dans la bergerie » est une exposition dont
un des propos est l’économie du signe à l’ère
de sa prolifération médiatique et de sa sur-présence
concrète dans l’esthétique générale,
sur-présence avérée dans l’actuel vocabulaire
des actions que génèrent le quotidien autant que l’expression
artistique. Placé devant la cruauté du monde, Régis
Perray, pointe ainsi la solitude radicale des hommes. Comment atteindre
l’autre ? Comment échapper à ce côtoiement
infertile de tous avec tous ? Comment ne pas céder à cette
information généralisée qui sépare et
cloisonne ? A ces questions, Régis Perray n’apporte
pas de réponse définitive mais nous offre une alternative
dialectisée vers un futur en devenir. Une magnifique exposition.
"Eponge et bergerie" par
Guiletta Fabrizzi
Empêcheur de penser en rond, Régis Perray conçoit
son travail par de nombreuses stratégies, qui toutes engagent
la vertu critique du récepteur, excitant ses facultés
d’émancipation. Déplacement et immobilisation
des valeurs convoquent le zeugme comme principe moteur de l’œuvre.
Parfois aussi, la contraction n’évacue pas le double
sens. Le temps prend alors une importance capitale, surtout quand,
comme dans la superbe vidéo réalisée spécialement
pour la Bergerie – Lieu d’Art Contemporain, l’action
est aidée par le moteur, synecdoque de l’existence.
Rien de tragique toutefois, aucune volonté de moraliser ou
de faire la leçon. Aucun ressentiment ou amertume. Si le « temps
est un enfant qui joue » (Héraclite), Régis Perray
aime l’innocence du passage de l’éponge non exclusive,
toutefois, du plus grand sérieux. Malgré l’intensité inhabituelle
de l’expérience, on retrouve le goût de l’artiste
pour une intervention esthétique minimale, visible dans les
stupéfiants Mots Propres installés sur les murs de
la galerie. Régis Perray tente de transmettre une expérience
personnelle, et c’est précisément cette retenue
et le caractère direct du geste de transmission qui donnent
sa cohérence au projet. Nous nous sentons à l’aise,
parce que nous pouvons voir comment les choses viennent jusqu’à nous
et constater qu’il suffit de les attendre dans une allotopie
substantivée qui déploie magnifiquement l’indécision
des ses méandres. Le jeu n’est pas d’en sortir
mais de s’y perdre. Il faut y croire sans naïveté et
le faux nous dit quelque chose du vrai. Les conventions d’un
monde vrai produisent alors les conditions de validation d’un
monde apparent. C’est là un procédé d’une
redoutable efficacité, qui relève autant de l’esthétique
que du poétique – on y retrouve les accents de Melville,
Des Forêts, Mertuis, ou bien Donne – que de la musique
rock : au début des années 1990, Régis Perray
est le bassiste des Red Lions, formation de rock expérimental
croisant dans le sillage de Orange, Brother Paul ou, plus lointainement,
de ce grand groupe que fut le Gun Club de Jeffrey Lee Pierce. On
trouvera bien dans ses œuvres actuelles quelque chose de l’énergie
de la scène rock des années 1990. L’artiste en
a notamment retenu un refus de la technique devant justement permettre
de se concentrer sur l’éclosion d’un concentré émotionnel,
ce qui lui permet symétriquement aujourd’hui, dans le
champ des arts plastiques, le recours à des formes minimales.
Mais l’enjeu, on s’en doute, est toujours autre pour
un artiste. Les œuvres de Régis Perray apparaissent façonnées
par des forces difficilement définissables qui, en s’opposant
ou en se concertant, et sans qu’on puisse clairement en percevoir
les origines, s’emparent avec une grande subtilité des
matières et des actes qui les composent, les animent et les
débordent. On les dirait porteuses de messages constitués
d’images, d’idées, d’impulsions enchevêtrées,
déroutantes, provenant de différentes sources, mais
emportées pour quelque obscure raison dans un même remous
phénoménologique. Il s’agit avant tout d’adapter
librement ses ressources au monde d’aujourd’hui et de
provoquer ainsi d’autres possibilités d’éclairement
du réel et du temps. Le temps ainsi vécu n’est
pas un temps résolu, mais un temps qui s’accélère
ou décélère, qui se fait et se défait
sans jamais s’achever. Ce que démontre sans détour
cette superbe exposition.
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