Entretien avec Zoé Gruni
:
Enrico Pedrini : Ce n'est plus tant à la pensée humaine
d'envisager l'analyse en détail des contenus de la pensée
même (ce qu'en Art on désigne comme Conceptuel), mais
plutôt de participer à la vie des choses et des événements.
Se mettant à l'écoute des choses, l'homme s'expose à elles
plus qu'il ne s'impose. Cela lui vient de la recherche d'un nouveau
désir d'identité, d'appartenance à un contexte
de territoire et de culture. Par sa vitalité, un artiste cherche
donc à résister, par son travail, à un monde
qui veut le rejeter comme présence et richesse humaine. Sa
pensée sera donc le lieu d'une variété de traces,
de cas, qui coexistent tout en "se partageant". Quelles
sont les raisons qui t'ont poussée vers un travail comme le
tien ?
Zoé Gruni : Plus qu'à des raisons je pourrais dire
que je répondais à des urgences. J'ai commencé mon
travail artistique pendant l'adolescence, d'une façon très
instinctive, presque brutale. Il s'agit certainement d'une réaction
(probablement inconsciente) à l'homologation débordante.
Ma réponse ne pouvait qu'être une réflexion intime
sur l'identité et sur la mémoire.
E.P. : Les médias électroniques ont sans doute modifié en
profondeur les caractéristiques d'un lieu et de son espace.
Tandis qu'ils changent les caractères informatifs de l'endroit,
les médias remodèlent les situations et les modalités
sociales, tout en amoindrissant la valeur des lieux comme systèmes
surs de renseignements. Par conséquent chaque individu semble
jouer plusieurs rôles sur des scènes différentes,
donnant à chaque public une vision différente.
Cette exigence de t'exprimer par des langages divers,
comme la performance, la photographie, les objets et les vidéos te vient-elle de
cette aptitude à la multimédialité ?
Z.G. : La multimédialité de mon travail me vient de
l'exigence de le raconter depuis des points de vue différents,
non pas d'un seul, étant donné la présence active
du corps de l'œuvre. Donc les moyens différents servent,
en des phases différentes, à exprimer la même
chose. Le dessin comme l'idée, la sculpture comme la matrice,
la performance comme l'action et, par conséquent, la vidéo
comme instrument de documentation et la photographie comme image
finale.
E.P. : Ton travail me fait penser à un événement
qui avait lieu en Toscane, lors des siècles passés
et qu'on nommait Veglia. Les paysans se réunissaient de temps à autre
dans les fermes diverses où ils donnaient vie à une
réunion conviviale structurée en trois phases : dans
la première partie de la Veglia, les participants débattaient
les problèmes réels et pratiques de leur travail ;
la deuxième partie était une concours entre ceux qui
arrivaient à se moquer avec le plus d'intelligence et de ruse
des divers personnages du village ; la troisième et dernière
partie de cette rencontre devenait une vraie compétition entre
ceux qui déclamaient le mieux les poésies des divers
auteurs, tels que Dante Alighieri, Petrarca, Boccaccio, etc. Il s'agissait
donc d'une sorte de performance de déclamations collectives
interdisciplinaires, riche en interactions. Ton travail me parait
lié à cet esprit de liberté multiculturelle,
qui est une caractéristique toscane.
Quels sont les points de contact entre la Veglia
et les langages de ton œuvre ?
Z.G. : Il y a plusieurs points de rencontre, par
exemple, le travail manuel et le choix d'une matière pauvre et fonctionnelle,
le chanvre, qui offre des ressources infinies et que, comme le porc,
on utilise tout-entier. Un matériau qui passe de deux à trois
dimensions, lorsqu'il épouse la forme d'un corps, jusqu'à devenir
une vraie personnalité, parfois reconnaissable (évêque,
guerrier, épouse, juge...). Des personnages interchangeables
que l'on endosse et qui ont besoin de se raconter par des moyens
et des langages différents. Ce n'est pas par hasard si, suivant
leur propre évolution naturelle, les œuvres sont devenues
spectacle. Il était devenu nécessaire de partager,
d'échanger, de participer.
Dans le spectacle "Entretien avec la pierre" (Roselle,
Grosseto 2007) réalisé dans une vieille carrière
abandonnée, les sculptures (rapportées à la
musique et au théâtre) jouaient toutes entourées
par le public (comme dans le Metato) pendant qu'une actrice déclamait
des poésies.
E.P. : Ton activité est très significative
soit par l'attachement à tes racines culturelles qu'à la
nature et au corps. Ton engagement physique s'exprime par une expression
originale toujours reconnaissable, où des multiples éléments
entrent en scène et interagissent.
Peux-tu m'apporter une clarification à propos des dispositifs à travers
lesquels tu formule tes images ?
Z.G.: L'image n'est jamais tout-à-fait claire pour commencer.
Elle part souvent d'une implication émotive, que ce soit une
forme, une atmosphère, une vicissitude intime, une expérience,
un voyage, une nouvelle... Mon désir de communiquer avec les
autres me porte à fondre les images subjectives de ma mémoire
avec les formes "communes" de la mémoire collective.
J'expérimente avec le corps, je m'incorpore à l'image
pour la délivrer ensuite dans l'espace. C'est le seul instant
où j'ai l'illusion d'arriver à mettre un peu de synthèse
dans mon chaos.
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