Dans l’affaire Heidi Wood le suspect c’est
le tableau
Le fait est qu’il y a quelque chose de suspect aujourd’hui
dans la peinture abstraite. La forme, le fond, la couleur, la ligne,
le format, la frontalité. On est arrivé au bout. Toute
variation nouvelle n’est plus qu’une citation. Elle appartient
déjà au domaine public. L’abstraction géométrique
est bien devenue un langage universel. Chacun en évalue la
valeur de signe, chacun y reconnait la charge potentielle du logo,
la synthèse susceptible du message, l’effet sibyllin
d’une annonce. Par un retournement inattendu de situation,
la peinture abstraite réfère aux instances mêmes
qui s’en étaient emparées à des fins de
signalisation et plus largement de communication.
A l’échelle de l’unité tableau, le travail
d’Heidi Wood s’atèle déjà à décrire
ce phénomène en jouant des significations flottantes
du motif peint sur fond monochrome. L’évidente économie
de la composition, sa simplicité extrême, sa lisibilité épurée
lui donnent un air de déjà-vu qui introduit d’emblée
un doute, une suspicion sur le statut réel de l’objet
que l’on ne parvient pas à situer précisément
entre le tableau abstrait et le panneau signalétique. A ce
premier stade du travail, le ton est donné. Ne nous y trompons
pas, les apparences jouent ici contre l’œuvre, tout contre.
Les modes de présentation adoptés confirment le tableau
dans ce rôle de suspect. Ils s’apparentent délibérément à des
stratégies de promotion qui renforcent l’effet de dévoiement.
Il convient donc de les reconnaître au deuxième degré comme
autant simulations idéales, de propositions efficaces d’accompagnement,
de suggestions avantageuses d’arrangement.
A l’occasion de sa troisième exposition personnelle
chez Anne Barrault, l’artiste fidèle à sa démarche
mimétique, se lance dans une sorte de showroom évolutif,
qui pourrait être celui d’une petite entreprise désireuse
de faire connaître à sa clientèle le large éventail
de ses prestations. Dans cette optique et par un jeu subtil de réemploi
et d’autocitation, elle associe des formules parfaitement inédites à des
interventions appréciées par le passé et réactualisées
ici pour l’occasion. Les attentes du public toujours en quête
de nouveauté, y sont par ailleurs largement satisfaites par
un turn-over hebdomadaire assuré pendant toute la durée
de l’exposition. Entre tradition et innovation, l’œuvre
(alias la fiction Heidi Wood) soigne ainsi son image.
Et l’image en tant que promesse d’un idéal (l’apparence
en peinture en tant que produit d’appel), c’est bien
le fond de commerce d’Heidi Wood. Le motif inscrit dans un
environnement donné fait image. Le contexte génère
et justifie le motif, et inversement. L’œuvre se dévoile
dans cette interdépendance ponctuelle et spécifique.
C’est précisément ce qui fascine l’artiste
qui n’a pas d’illusion sur l’autonomie du tableau,
encore moins sur sa pérennité. Elle ne lui accorde
désormais qu’une espérance de vie de cinq ans
(chaque tableau à l’échéance de sa date
limite de consommation est détruit sauf cas de détournement
par effet d acquisition). Ainsi tous les aspects matériels
de l’œuvre ne sont plus que des simulations. Et c’est
seulement à ce titre, qu’Heidi Wood se joue de leur
commercialisation.
Philippe Coubetergues, septembre 2008.
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