Le Frac Bourgogne (21/06 > 12/09/2008), en
collaboration avec la Kunsthalle Bern (4/10 > 30/11/2008) et le
PMMK, Musée d’Art Moderne - Ostende (2009) invitent
Rita McBride (née à Des Moines, États-Unis,
en 1960) et Koenraad Dedobbeleer (né à Halle, Belgique,
en 1975) à concevoir une exposition pour la première
fois ensemble. Pour l'occasion, ils ont produit des oeuvres spécifiques,
déplaçant dans l’espace d’exposition des
structures architecturales. De ces détournements de lieux
réels dans l’espace d’exposition naît un
nouvel espace à expérimenter, dans lequel le spectateur
est plongé dans un étrange ailleurs pourtant familier.
En initiant cette collaboration entre Rita McBride
et Koenraad Dedobbeleer, Eva González-Sancho – directrice du Frac Bourgogne et
commissaire de cette exposition - a souhaité créer
les conditions d’une expérience artistique. N’ayant
encore jamais travaillé ensemble, ces artistes ont un intérêt
commun pour les formes issues du réel. L’un et l’autre
procèdent à l’analyse d’éléments
architecturaux ou encore de mobiliers urbains, autant de structures
qui organisent l’espace. Par leur déplacement et leur
détournement dans le lieu d’exposition, ils témoignent
tout autant d’une approche sensible des formes que d’une
réflexion sur leur histoire et leurs conditions de production économiques
ou industrielles, ou encore leur réception.
Rita McBride s’est intéressée à une forme
de station-service dont elle constatait le remplacement progressif
aux États-Unis, à Los Angeles plus précisément.
On se souvient de l’oeuvre qu’Ed Ruscha réalise
en 1967, Twentysix Gasoline Stations, où il répertorie
au moyen de la photographie les stations essence situées le
long de la route 66 entre Oklahoma et Los Angeles. Sans aucun souci
esthétique, il documente « l’étrange relation
des gens à leur environnement rural, sans soutenir ou dramatiser
cette étrangeté » (Ed Ruscha).
À
la manière dont Ed Ruscha pouvait le faire avec la photographie,
Rita Mc Bride rend compte de « l’homme moderne » en
choisissant des stéréotypes hors contexte, des formes
ordinaires. Depuis la fin des années quatre-vingt, elle mène
une lecture critique de l’histoire de l’art articulée à une
analyse des constituants matériels et politiques du monde
actuel. Ses oeuvres d’une grande diversité regardent
avec beaucoup d’acuité l’art, le design et l’architecture
comme révélateurs du monde actuel. Elle constate ici, à travers
la disparition de certaines formes de station-service, l’évolution
de notre rapport à ces lieux et à ce qu’ils représentent.
La station-service est le bâtiment type, devenu le symbole
culturel de l’ère de l’automobile. Son architecture
n’a cessé d’évoluer au gré des besoins
fonctionnels mais aussi de l’évolution du marché de
l’essence. Le modèle qu’a choisi Rita Mc Bride,
et qui tend aujourd’hui à être remplacé,
date de la fin des années soixante. Il s’agit d’un
modèle dit de « toit-abri », où seule la
fonction de distribution d’essence est mise en avant. Le choix
de ce type de bâtiment prend évidemment un sens particulier
aujourd’hui alors que la fin de cette ressource est programmée.
Koenraad Dedobbeleer a, quant à lui, choisi de déplacer
la charpente en bois d’une sous-pente d’atelier . Sablière,
chevrons, entrait, sont fabriqués à l’identique
et assemblés dans l’espace. Cette pratique de déplacement
n’est pas d’ordre patrimonial, tel que peuvent le pratiquer
les musées d’habitats ruraux par exemple. Pas de mesure
de conservation donc, mais une confrontation qui crée un décalage à plus
d’un titre. La charpente en bois est donnée à voir
et expérimenter pour elle-même, structure arachnéenne
dans laquelle évolue le spectateur. Koenraad Dedobbeleer fait
reposer son travail, depuis ses premières expositions à la
fin des années quatre-vingt- dix, sur la présentation
d’objets et d’espaces qui reçoivent des transformations
très ténues. La présentation est pour lui le
fait « d’offrir ou de proposer quelque chose qui soit
volontairement ouvert, disponible ». C’est pour lui une étude,
non-scientifique, des possibles.
Dans La poétique de l’espace (1957) Gaston Bachelard
décrit les espaces de sa maison en y révélant
les multiples liens au mythe autant qu’à la rêverie.
Autrement dit, le réel n’est pas dissociable des représentations
diverses que nous en produisons. Au-delà de cette référence
déjà ancienne, c’est à l’incapacité à épuiser
le réel que s’intéresse l’artiste, qui
aime à qualifier son travail de « stand-by »,
d’état d’attente. C’est sans doute dans
cette phénoménologie sans entrave qu’il faut
envisager l’expérience de Koenraad Dedobbeleer.
La confrontation de ces deux oeuvres dans l’espace d'exposition
révèle les multiples manières dont ces deux
artistes questionnent le réel dans l’espace de l’art.
Tous deux abordent l’espace à travers ce qui le structure,
l’architecture et ce qui en découle. Objet formel tout
autant que culturel, il est aussi pour Rita McBride pratique de la
sculpture tout autant qu’approche et construction du paysage.
Pour Koenraad Dedobbeleer il est expérience protéiforme
et ouverte. Cette collaboration donne à éprouver le
lien intrinsèque avec le réel, ligne de fuite infinie,
que poursuivent inlassablement les artistes.
Claire Legrand, responsable du service des publics du Frac Bourgogne
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