Une
proposition de Nicolas Bourriaud
Avec Julien Discrit, Cyprien Gaillard, Camille Henrot, Emmanuelle Lainé,
Gyan Panchal, Abraham Poincheval et Laurent Tixador, Lili Reynaud-Dewar
et Raphaël Zarka
La
Fondation d'entreprise Ricard accueille l'exposition « La
consistance du visible » du 10 octobre au 22 novembre.
Nicolas Bourriaud, choisi comme commissaire pour la 10ème édition
du Prix de la Fondation d'entreprise Ricard, a voulu pour cet anniversaire
compléter le dispositif habituel de l'exposition -présentation
d'artistes émergents issus de la jeune scène française-
par un « préambule critique » réunissant
des artistes « historiques » ou confirmés.
Parmi les jeunes artistes sélectionnés pour le prix,
figurent Julien Discrit, Cyprien Gaillard, Camille Henrot, Emmanuelle
Lainé, Gyan Panchal, Abraham Poincheval et Laurent Tixador,
Lili Reynaud-Dewar, Raphaël Zarka.
Le10ème Prix de la Fondation sera remis à l'un de ces
artistes lors du Bal Jaune le 24 octobre.
A travers cette exposition, Nicolas Bourriaud souhaite aussi rendre
hommage « à deux acteurs clé de l'art français » Pierre
Restany et Bernard Lamarche-Vadel qui, selon lui, malgré « des
trajectoires dissemblables appartenant à deux générations
différentes sont réunis par une même indépendance
d'esprit et un similaire engagement auprès de la scène
française ».
Nicolas Bourriaud s'est d'ailleurs inspiré de la formule de
Bernard Lamarche-Vadel qui donne son titre à l'exposition : « Ainsi
ce que nous considérons dans le visible, l'œuvre d'art,
doit être avant tout la consistance d'un doute extrême
sur la consistance du visible ».
«
Pour ce dixième anniversaire du Prix Ricard, il m'a semblé important
de compléter le dispositif habituel de l'exposition (une présentation
thématisée d'artistes émergents issus de la scène
artistique française) par un préambule critique réunissant
des artistes « historiques » ou confirmés. Cette
réunion pose une question très simple : qu'est-ce qui
délimite une oeuvre ? Par quel geste inaugure-t-elle son territoire,
met-elle en scène ses limites, trace-t-elle son périmètre
d'exploration ?
C'est en pensant au concept de « bricolage » par lequel
Lévi-Strauss définit la pensée mythologique que
j'ai pensé à présenter ce récit subjectif
sous forme d'une réunion de fétiches, c'est-à-dire
d'objets qui, malgré leur apparence de détails, désignent
une pensée complexe qui s'y trouve contenue tout entière.
Tel un hologramme.
Cette question, celle du « plan de composition » d'une œuvre,
n'est toutefois ni innocente, ni gratuite, ni sans répercussions
sur le choix de « jeunes artistes » qui la prolonge.
D'une part, elle souligne l'importance du geste inaugural ; de la
nécessité,
pour faire oeuvre, de constituer un territoire et de définir
une manière spécifique de l'arpenter. Tant d'artistes
se contentent aujourd'hui de produire des objets à partir d'une
vague « thématique », le plus souvent empruntée
au vadémécum idéologique contemporain, qu'il est
salutaire de rappeler qu'une œuvre s'apparente à une expédition
davantage qu'à un tour du quartier des galeries.
D'autre part, cette question pointe un étonnant point commun,
sans doute le seul, entre deux acteurs-clé de l'art français
auxquels cette exposition voudrait rendre hommage : Pierre Restany
et Bernard Lamarche-Vadel. Ils furent, pour le jeune critique que j'aspirais à être
au tournant des années 1990, deux maîtres en singularité.
Entre « l'humanisme technologique » de l'un, tourné vers
la production sociale et la totalisation du visible, et l'arisocratisme
subtil de l'autre, porté sur les singularités et l'indicible,
nous nous trouvons en présence de deux trajectoires dissemblables
appartenant à deux générations différentes,
mais réunis par une même indépendance d'esprit
et un similaire engagement auprès de la scène française.
Restany célébra en 1960 « l'autonomie expressive
du réel » en lançant le mouvement des Nouveaux
Réalistes, qui insistait sur le geste radical de « l'appropriation
directe », fondateur de toute pratique artistique (« manifestation
automatique de la sensibilité ») plongée dans la
nouvelle « nature urbaine ». Vingt-six ans plus tard, Lamarche-Vadel
regroupait les onze artistes de son exposition « Qu?est-ce que
l'art Français » en fonction de la pertinence de leur « posture » ou
de leurs « processus », c'est-à-dire de l'invention
de « moyens de mettre en procès (leur) existence dans
le cours de l'élaboration de l'œuvre ». À première
vue dissemblables, ces deux propos constituent à mes yeux deux
niveaux d'une même exigence conceptuelle.
Les neuf artistes que j'ai réunis pour cette dixième édition
du Prix Ricard répondent à cette double interrogation, étayant
leur travail à la fois sur la sensibilité collective
et sur un plan de composition personnel, surfant sur les ondes émises
par le social mais s'en dissociant par un « point de départ » singulier.
Ils ou elles peuvent souscrire à la formule de Bernard Lamarche-Vadel
qui donne son titre à l'exposition : « Ainsi ce que nous
considérons dans le visible, l'œuvre d'art, doit être
avant tout la consistance d'un doute extrême sur la consistance
du visible. »
Nicolas Bourriaud
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