Fidèle à sa politique d'expositions
monographiques, la synagogue de Delme invite Julien Prévieux à investir
l'intégralité du centre d'art. Depuis plus de dix ans,
l'artiste déjoue par l'absurde le monde du travail, les industries
culturelles, les technologies de pointe, le code de la propriété,
le fichage généralisé, ou tout autre forme de
posture autoritaire...Think park projette le visiteur dans une exposition
prise sous l'angle du laboratoire d'idées. L'artiste nous
convie à un étrange rassemblement d'architectures :
un garage, quelques cabanes, un bateau transformé en maison
coexistent pour un hypothétique conciliabule qu'il nous appartiendra
d'imaginer... Surtout lorsqu'on saura que ces habitations d'un genre
mineur sont les reproductions de lieux privés dans lesquels
philosophes, écrivains ou inventeurs célèbres
se retiraient pour travailler. Car le travail chez Julien Prévieux
relève d'abord d'une pensée qui échappe au bruit
et à la lumière des projecteurs, pour commencer discrètement
dans le retrait, la solitude parfois, en tout cas à côté de
la maison principale, au fond du jardin ou sur les hauteurs d'une
colline reculée. Bref, ça ne se voit pas. Think Park
compose un cercle de réflexion en forme de quartier, dans
lequel peuvent cohabiter Gustav Mahler, Ludwig Wittgenstein, Alexander
Graham Bell ou encore Virginia Woolf. Il est à parier que
ce "réservoir de pensée" entretient des liens
ténus avec les "think tanks" dans lesquels experts émérites,
analystes chevronnés, et spécialistes en tous genres
dictent en sous-main les politiques publiques. L'intérêt
de Julien Prévieux pour l'organisation des savoirs et l'accumulation
des connaissances (parfois jusqu'à saturation) est au cœur
d'une seconde installation produite pour l'exposition. Celle-ci prend
la forme d'une bibliothèque des idées obsolètes
et dépassées et procède d'une laborieuse collecte
de livres, dont le contenu n'aurait plus assez de valeur pour être
conservé. Suite à un long travail de récupération
dans des bibliothèques publiques et privées, l'artiste
s'emploie à sauver du pilon, pour n'en citer que quelques-uns
: Le nouveau petit Larousse Illustré, 1959 ; La technique
moderne, 1933 ; U.R.S.S. Le pays où le soleil ne se couche
pas, Emil Schulthess, Albin Michel, 1971 ; L'imposture informatique,
François de Closets et Bruno Lussato, Fayard, 2000 ; Top Tennis
, Yvan Lendl, 1987 ; Windows 95 pour les nuls, Barrie Soskinsky et
Christopher J. Benz, Sybex, 1999... Oubliés, méprisés,
en marge des savoirs à la pointe, ces livres continuent à faire
sens, une fois réorganisés dans cette bibliothèque
de rebus linguistiques, techniques et historiques. Exponentielle,
l'oeuvre pourra être alimentée pendant l'exposition
par les visiteurs, ou tout autre généreux contributeur.
Ce qui se dessine avec la bibliothèque et les cabanes, ce
sont des lieux à part, ou, pour reprendre le concept forgé par
Michel Foucault, des hétérotopies, ces "espaces
autres" qui donnent soudain à l'utopie une réalité tangible.
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