La
musique, depuis son origine, est appréhendée
comme l’un des principaux arts liés au temps.
Les musiciens se doivent de battre la mesure avant d’interpréter
une composition, et d’en choisir
le tempo. Dans le processus d’élaboration d’une
oeuvre d’art visuelle, le temps se manifeste également
comme un instrument privilégié. Entre vides
et pleins, entre mémoire et éveil, la fibre
artistique prend place, et induit une oeuvre qui aspire à se
perpetuer dans le temps. Cette
exposition ne fait pas l’objet d’une thématique
art & musique. En revanche, des passerelles
forgeant le temps se forment entre les oeuvres des trois artistes ici
présentées : Argentinelee,
Maria-Rebecca Ballestra et Marie Lelouche. Leurs divers parcours définissent
un éventail
d’anachronies de recherches intimement lié à la
mémoire. À travers la vivacité d’une figure
ivre,
noyée entre les vides et les pleins (Marie Lelouche), la sensation
d’une relation « en prise
directe » avec un contexte géopolitique (Maria-Rebecca
Ballestra) et l’instantanéité des
captations en temps réel d’une machine de vision (Argentinelee),
une pression narrative
renverse inopinément la lecture des oeuvres. Le point central
des pièces présentées dans cette
exposition semble avoir été façonné par
le temps.
La série des rencontres de Maria-Rebecca Ballestra provient
de récentes cérémonies
publiques qui ont eu lieu à Séoul, en Corée du
Sud. Chaque scène se déroule dans l’un des
nombreux palaces royaux de la ville, construit dans un style coréen
traditionnel. La personnalité des individus, assis et parfois vus de dos face au spectateur, est
presque ou à peine dévoilée. Il
y a tout comme un jeu de rôle entre l’effet miroir des
individualités et ce qui s’apparentrait
davantage à une communauté implicite. Pour Maria Rebecca,
il s’agissait de suggérer à travers
l’image une idée de mouvement, un renvoi du passé vers
le présent. Mais que font ces individus
au juste ? Tous semblent égarés entre un état
de sommeil et d’éveil voire plongés dans une
méditation, qui tendrait à trouver un juste équilibre,
en dépit de la mondialisation.
L’intégralité du processus de
création d’Argentinelee se caractérise par un
travail de médiation
préalable à la réalisation de l’oeuvre,
incluant des esquisses préparatoires. L’oeuvre ne sera
pas
forcémment éphémère, à la manière
des objets jadis empâquetés dans les années 60
par le
couple d’artistes/administrateurs Christo. Le projet des « Perspectives
parallèles » est axé sur
l’influence que les nouvelles technologies imposent à nos
identités. À partir de trois angles de
vues parallèles, nous sommes propulsés au coeur d’une
machine de vision, qui opère en temps
réel. Une architecture néofuturiste nous conforterait
presque dans la plasticité de l’oeuvre.
Cependant, le temps est sans cesse boulversé par l’effet
d’immédiateté de la transmission des
images.
Les cylindres de verre de Marie Lelouche, lisses de surface, révèlent
la fragilité d’un corps.
Tandis qu’il apparaît à l’intérieur
deux visages ennivrés d’un liquide, l’extérieur
nous divulgue
ces deux figures qui jaillissent telles des masques, fossilisés
par le temps. L’envers de la forme
pourrait s’apparenter à des bouteilles de plongée,
accompagnant le spectateur dans une
découverte du monde sous-marin… Ces bouteilles donnent
lieu au titre même de l’oeuvre,«
Ivresse ». Mais ce qui est contenu n’est pas une ivresse
au sens propre du terme, d’autant
que le liquide absorbé par le corps n’est que de l’eau.
Il s’agirait de le percevoir comme un«
trop plein » qui amène à une tension.
Adrien Pasternak, Août 2007 |