À l'abbaye de Maubuisson, du 3 octobre
au 25 février
Après Même heure Même endroit, Olga Kisseleva revient à Maubuisson
pour un constat sans concessions : la combinaison de l'emprise technologique
et des comportements formatés du monde contemporain expliquent, à son
avis, les tensions et les frustrations du « modèle occidental ».
Cette exposition de l'artiste russe est la plus importante qu'elle
ait jamais faite en France jusqu'à ce jour.
Pour Olga Kisseleva, Maubuisson représente la quintessence
de la « douce France » à laquelle elle rêvait
en Russie, au travers des images de ses manuels scolaires.
L’abbaye, toutefois, se trouve au cœur d’une agglomération
proche d’une des plus grandes zones industrielles d’Europe.
Olga Kisseleva juge non pertinent d’opposer les coutumes de
la « douce France » à la modernité des
banlieues sans racines, et « l’exception française » à d’autres
singularités. Elle préfère faire résonner
dans les architectures gothiques les rythmes urbains fabriqués
par le métissage des cultures et la fusion des codes langagiers,
techniques et sociaux. Car les phénomènes contemporains
ne sont pas nés pas d’eux-mêmes, ils ont tous
une histoire. Le plus ancien manga remonte, dit-on, au XIIe siècle,
et la révolution esthétique opérée par
le « dieu du manga » Tezuka Osamu (1928-1989) a conquis
les esprits, traversé les océans et gagné l’Europe
et les Etats-Unis. Le romancier américain Neal Stephenson
entremêle uchronie et science-fiction dans ses univers néo-victorien
et steampunk dans The Diamond Age , à moins qu’il ne
raconte en parallèle des histoires de cryptanalystes pendant
la seconde guerre mondiale et d’informaticiens rêvant
d’inventer un paradis virtuel, dans Cryptonomicon . Fatigués
des poncifs haineux rabâchés par le gangsta rap depuis
les années 1980 – la drogue, le proxénétisme,
l’argent facile, le meurtre – le geeksta rap, dit aussi
CS rap pour « computer science » rap, s’impose
par les prouesses de ses programmeurs, leurs scores aux jeux vidéo,
l’originalité de leurs fictions, leur parfaite connaissance
de Star Wars ou de The Lord of the Rings . Quant à l’éthique
des hackers, formulée dès 1984 par Steven Levy, elle
repose sur deux postulats : le premier soutient que le partage de
l’information est une puissante source de bien positif ; le
second est une règle de courtoisie qui leur prescrit, une
fois qu’ils sont entrés par effraction dans un système,
de signaler à ses responsables la faille dont ils ont profité et
les moyens d’y remédier.
La culture d’Olga Kisseleva a aussi d’autres références,
plus classiques. Cross Worlds, qui transforme le sol de la grange à dîmes
en carte de Second Life , s’inspire ainsi du labyrinthe déployé dans
la cathédrale de Chartres. Mais, il y a une différence
: les méandres du Chemin de Jérusalem n’égarent
pas le pèlerin, ils le conduisent au centre du dessin et lui
permettent d’en ressortir. Est-ce toujours le cas dans un univers
virtuel où chacun peut créer son avatar et simuler
sa vie ?
La progression dans les allées du parc est guidée par
un Tutor émettant des sémacodes ou codes-barres, que
peut lire un téléphone mobile équipé d’une
caméra et d’un logiciel de décryptage.
Toujours dans le parc et tout au long de l’exposition, un laboratoire
de mesure des hyperfréquences dressera le panorama de la pollution électromagnétique,
des graffeurs traduisant ce Landstream en temps réel et en
langage urbain.
Dans le parloir transformé en Centre d’art fitness,
les appareils de musculation actionnés par les visiteurs génèrent
des images vidéo révélant des processus de manipulation
des masses.
Composée des logos des principales entreprises qui « tiennent » son
territoire, Conquistadores donne une nouvelle image de la France.
Dans la même salle des religieuses, différentes personnes
ayant toutes l’expérience d’un décalage
flagrant entre leurs compétences et leur position sociale
se sont engagées dans la co-création des diptyques
vidéos Ma double vie, en acceptant d’être dilmées à leur
poste de travail ; à leurs images se superposent les plans
d’une vision du monde transformée par ces métiers
contraints.
Enchevêtrées et multiformes, les propositions d’Olga
Kisseleva ne relèvent pas d’une compréhension
immédiate, mais d’une adhésion réfléchie.
Car, tout en traduisant avec cohérence un sentiment profond
d’aliénation et de désorientation, elles font
aussi ressortir l’harmonie particulière qui devrait
permettre aux énergies françaises de s’équilibrer
dans un échange équitable. L’exposition entière
se définit à la fois comme un champ d’actions
relationnelles et un lieu de productions artistiques, résolument
tournées vers les nouveaux médias et les formes d’expressions
urbaines.
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