Journal de bord
«
Les parcelles sur lesquelles nous intervenons ne sont jamais entièrement
contenues dans leurs limites, historiques ou géographiques (...).
Bien sûr, il y a une présence du site, une résistance
sous les pieds, mais aussi une respiration qui va bien au-delà.
Or, c’est cette respiration même que l’on appelle
le paysage. » A. Appia*
Qu’ai-je donc compris du monde
?
Repérages
Routier
L’entrée sur l’autoroute est une traversée,
une trouée, un espace à pourfendre. Je m’empare
d’un bout de territoire et l’arpente rapidement. Pas
de chaos, suivre la ligne et les courbes de la route. Sur le grand
ruban, la pensée file, j’accélère puis
dépasse. Le paysage se construit et se déconstruit
au fil des kilomètres.
La vitesse du véhicule laisse en mémoire les dessins
de panoramas précis ou indécis. Ici, se prend toute
la mesure d’une mobilité, ressentie pour l’heure,
comme une trace. Le défilé des images est alors un
dessin dont le corps semble être le principal protagoniste.
Je sais tout l’intérêt du cheminement, de ces
images qui s’imposent suivant une chorégraphie aléatoire.
L’architecture du paysage reste ce territoire proche, envisagé comme
un lieu de rencontre ou chaque être, chaque objet en déplacement
finissent par définir l’espace. La circulation balise
les projets.
Maritime
Il faut faire cesser le ronron du véhicule. La verticalité des
pins frappe par sa monotonie. La plage s’impose, je lis l’empreinte
des baigneurs, le creux des surfs enfoncés fortement puis
emportés sur les multiples plis de l’océan. Le
sable sous les pieds suit la courbe de ma voûte plantaire,
je fais glisser les grains en paquet friable avec souplesse. Simultanément,
sol et corps se rattrapent, le sommeil fait sa place, l’écrasement
s’intensifie, je cherche la fraîcheur. Les vagues, la
profondeur me happe et me rejette. Ballotté, je m’accroche
et m’allonge. Un répit avant l’amplitude de l’eau
et la balance des remous.
Je sais l’au-delà d’un mouvement, son absorption
même. L’élément maritime est propriétaire
du corps, l’espace est à reconquérir. Les forces
se déploient dans la lutte et la maîtrise. Aller à contre-courant
ne simplifie rien.
Les lignes guident à la compréhension du volume.
Domestique
Je rentre à La maison, il me faut un peu de silence.
J’ouvre la porte, les murs s’élancent, surfaces
planes et blanches. J’entame aussitôt l’ascension
des marches et constate que Le soleil absent ne perce pas au travers
du Velux. Enfin installé sur la surface du matelas, j’épouse
les droites et courbes qui m’aident au repos. Je repense au
voyage, au déplacement, je m’accorde cette pause, observe
ma petite entreprise et constate sans réelle surprise une
attention particulière aux objets. Mon regard s’arrête
sur l’escalier du couloir dont les pieds détectent le
savant décalage et puis, un court instant ne trouvent plus
appui.
Je sais que la construction renvoie à l’alternance,
au balancement du corps, qu’il définit un terrain, s’immerge,
active un va-et-vient « intérieur – extérieur » dont
il reste l’incontournable complice.
Eh bien dansez maintenant...
Le repos, le déplacement, les échanges, chaque pas
importent. J’avance, puis, m’arrête, scrute et
dérobe. Pour ces menus larcins, l’appareil photo et
la caméra sont mes alliés. La progression vient de
la mobilité, il faut parcourir pour construire et appréhender
le monde. Il est important d’en saisir ses indicibles variations.
Chaque image, chaque projet est un jalon de plus, nécessaire à la
construction.
La douce ambition est de pouvoir envisager la circulation des corps
comme une adaptation aux découvertes, aux transformations.
Je crois avoir compris qu’il s’agit d’un mode de
vie, d’une obsession de rencontre, d’une musique qui
donne le ton, le rythme.
Je sais l’éloge du mouvement pour l’esquisse d’une
oeuvre en chantier.
*Décorateur de théâtre, metteur en scène
et essayiste suisse, Adolphe Appia est né à Genève,
le 1er septembre 1862, et mort à Glérolles (près
de Nyon), le 29 février 1928. Son oeuvre et ses écrits
contiennent la plupart des principes de réforme scénique
qui ont inspiré le renouvellement artistique du théâtre
moderne. Fils de médecin, petit-fils de pasteur, Appia, tout
en poursuivant de solides études musicales, fait preuve de
dons certains pour le dessin et la peinture.(...)
Valérie
Mazouin
Directrice du centre d’art la Chapelle Saint-Jacques
Saint-Gaudens |