AU FIL DE L'ENFANCE
A propos de dessins d'enfants
Le
principe de mes " dessins d'enfance " est
simple. Reproduire au pinceau avec de la gouache, sur un format habituel
(65 x 50 cm.) un dessin d'enfant exécuté aux feutres
ou aux crayons de couleurs sur un banal A4.Pour comprendre - s'approprier
- comment fonctionne le dessin. Un peu comme le prétend l'art
naïf, montrer le vrai visage des choses en n'en gardant que
l'essence… volatile. Ce que je cherche dans ce cheminement
de Mes enfances, c'est le geste fondateur du sens et, au bout, de
la lettre. Naissance ou renaissance. Toujours retrouver la frontière
mouvante et brumeuse qui sépare l'image de l'écriture,
là ou passe la frontière entre la ressemblance et la
pure diction abstraite, par l'homme, de ce qui est. …Au sujet
du catalogue " Quarante ans de Fluxus à Nice " Annie
Vautier se souvient et me rappelle qu'en 1969, dans le cadre d'un
Festival Fluxus à Nice, j'exposais mes " dessins d'enfant ".
Il s'agissait bien de mes dessins, mais imités des enfants
pour l'occasion les jours précédant l'exposition. Dans
un évident esprit de provocation. Le projet est aujourd'hui
différent, puisqu'il vise à un apprentissage. Ce que
je cherche dans ce cheminement de " Mes enfances ", c'est
le geste fondateur du sens et, au bout, de la lettre. Naissance ou
renaissance. Toujours retrouver la frontière mouvante et brumeuse
qui sépare l'image de l'écriture, là où passe
la frontière entre la ressemblance et la pure diction abstraite,
par l'homme, de ce qui est. [Marcel Alocco - extraits d'un cahier
d'atelier (Fictions) Mes enfances - Nice septembre 2003] " Mes
enfances " a été présenté à la
galerie du musée de Villeneuve-Loubet durant l'été 2004,
puis au collège Nicky de Saint-Phalle de Valbonne en décembre
2004, avant l'exposition à NICE, galerie Quadrige - La Diane
Française, en hiver 2005-06. …"Marcel Alocco se
situe, avec ce travail, comme dans ses " Idéogrammaires " des
années 60, dans la recherche du point d'émergence de
l'écriture, du moment où l'image produite par un être
pourra devenir signifiante pour un autre. …" [extraits
du Quadrige Journal, n.20, - 2° semestre 2005]
MES ENFANCES
Extrait
d'un cahier d'atelier (Fictions) "… ce trajet
court-circuite l'alibi du rapport au réel ; je transforme
ce qui était déjà peinture en peinture autre,
de la culture en culture autre. Ici je reprends une tache rouge,
ici tel tracé noir, là un bleu, sans référence
directe à un réel qui ne soit d'abord de la couleur
de peinture. " Marcel Alocco, Fragment de Patchwork, Revue Toponymies
n°2/3 été 1979 Au sujet du catalogue " Quarante
ans de Fluxus à Nice " Annie Vautier se souvient et me
rappelle qu'en 1969, dans le cadre d'un Festival Fluxus à Nice,
j'exposais mes " dessins d'enfant ". Il s'agissait bien
de mes dessins, mais imités des enfants, pour l'occasion,
les jours précédant l'exposition. Dans un évident
esprit de provocation. Le projet est aujourd'hui différent,
puisqu'il vise à un apprentissage. On pourrait dire ridicule
le projet d'un sexagénaire d'entrer en apprentissage du dessin.
Mais il ne s'agit pas d'apprendre à dessiner, ce que j'ai
continué de faire année après année avec
plus ou moins de constance depuis l'école. Car on ne sait
jamais dessiner : chaque dessin est un défi de la fiction
au réel. L'enjeu est dans le rapport du réel à l'inscription.
Apprendre le dessin, c'est tenter de saisir comment du réel
peut entrer dans le plan, comment se structure et naît une
image qui s'oriente et fait sens dans l'abstrait face à l'apparente
objectivité du réel. Deux ronds dans une page ne sont
que deux ronds. Mis dans un ovoïde plus grand, ils deviennent
deux yeux. Qu'un trait sinueux partage le blanc du papier en secteurs,
et du sens peut surgir.
Océane n°48
2004
Le principe de mes " dessins d'enfances " est simple : Reproduire
au pinceau avec de la gouache, sur un format habituel (65x50 cm), un dessin
d'enfant exécuté aux feutres ou aux crayons de couleurs sur un
banal A4. Pour comprendre (s'approprier) comment fonctionne le dessin. Un peu
comme le prétend l'art naïf, montrer le vrai visage des choses
en n'en gardant que l'essence… volatile. La vision plastique ne prend
des dimensions à peu près arrêtées qu'avec le corps
adulte. Enfant, adolescent nous devons constamment nous adapter au changement
d'échelle de la réalité. L'échelle de l'appartement
dans lequel vit un enfant de trois à quatre ans sera a peu près
divisé par deux quand il arrive à sa taille d'adulte ! Le corps
adulte n'aura pas les mêmes rapports au monde que le corps transitoire
de l'enfance. Il faut que l'individu trouve ses formats projectifs. On détermine
un format institutionnel du papier dessin de 65x50 cm qui permet de gesticuler
du bras, de pivoter au mieux sur les hanches. Il ne s'agit que de limites pratiques,
insérables sans problèmes dans un cadre classique. [Mais je peux
déployer tout le corps, passer d'un cercle de 20 cm de diamètre
tracé avec la seule mobilité du poignet, à un arc de cercle
de 1m40 avec le bras, et tracer beaucoup plus grand si je déplace le
corps:
je peux peindre aussi avec les pieds comme Pollock (en marchant), ou Shiraya
Kasuo, (du groupe Gutaï, qui suspendu à une corde peignait avec
les pieds) projettent le corps dans l'espace de l'atelier.La réflexion
engagée avec la pièce 340 de la peinture en Patchwork, (chaise,
chevalet, échelle, châssis…) entre aussi dans cette problématique
du rapport du corps à l'espace.]J'ai choisi pour " mes enfances " le
format 65x50 parce qu'il est à partir du modèle en A4, dans les
papiers usuels, le plus proche du rapport d'échelle entre le corps d'un
enfant et celui d'un adulte. Les formats utilisés ne sont jamais innocents
: ainsi j'ai jadis travaillé sur des draps de lit parce qu'il me situait
dans le rapport d'une pratique "historique" au corps humain. Pour
l'enfant, l'abstraction du réel dans un dessin fait normalement problème
dans le choix des traits significatifs, mais aussi dans la dimension et la
mise en page de ce qui est mis en image.
Dans les premiers temps, il n'utilise qu'une partie, ou bien au contraire il
déborde. Aurait-il l'habileté de reproduire qu'il serait contraint,
par le format et par l'effort de réduction d'échelle, à une
autre transposition que celle du décalque simplifié des structures
de la réalité. Choisir de travailler sur le modèle du
dessin d'enfance en passant du A4 au 65x50 c'est encore changer l'échelle
et changer le rapport aux zones blanches de la surface. Changer l'échelle
du dessin, c'est aussi transformer le trait du crayon ou du feutre en une trace
plus large et quelquefois multipliée. Le choix du tracé à la
gouache contribue à la mutation de l'image. L'une des remarques étonnantes
faites sur le résultat est dans le constat d'uniformisation des dessins
obtenus. La diversité des modèles et des tracés persiste,
mais il se dégage une unité de facture qui doit au format choisi
et aux matières utilisés : texture du papier dessin, consistance
de la gouache… Il se peut que dans les " modèles " sélectionnés
parmi la multitude des possibles la recherche de variété soit
inconsciemment accompagnée d'une recherche de constantes. Ou, plus simplement,
que les minuscules déviations et accommodements dans le transfert aillent
tous dans le même sens. Toute peinture dépend d'un modèle.
Bien que le modèle ne soit pas toujours visible à l'œil
nu : car je construis mon modèle. Je donne à une réalité quelconque
le statut de modèle, j'en suis l'inventeur. Je modèle le réel.
Soleil, nuage n°75 2004
J'ai ainsi modélisé l'invention du tissage à partir des
cheveux de femme. Le premier travail est donc de façonner le modèle
en outil. Dans l'éventail infini des possibles, je choisis de prendre
appui, de faire signe à partir de, et peu importe quel est le modèle
réel : un objet, un geste, un espace, une idée, un rapport d'abstraction…Le
choix que je fais du modèle est déjà un élément
de la stratégie, mais c'est le rapport que j'établis avec ce
pré-texte qui est déterminant. Le rapport par le regard à ses
contours, à ses surfaces, à ses structures, ou le rapport du
modèle au support comme outil médium de la couleur ou des lumières,
transforme pour le même objet " transitionnel " les signes
obtenus. On a dit que prendre pour modèle l'enseigne d'une boutique
dans la rue ne fait pas du peintre un peintre en lettres : il se peut que l'enseigne
devienne illisible au sens scolaire, ce qui la rendra peut-être, autrement,
plus significative. Le modèle peut devenir comportement dans le geste,
outil dans l'empreinte, toujours dans le rapport de la fraction : réel
/ abstrait = concept. Lorsque Cézanne peint des dizaines de toiles représentant
la Sainte-Victoire, aucune n'est identique à une autre. Mon modèle
est un dessin d'enfant auquel je suis aussi fidèle que Cézanne " copiant " la
Sainte-Victoire. L'artiste s'enseigne plus qu'il ne se renseigne à son
modèle. Il ne copie jamais la réalité, il l'utilise comme
l'écrivain qui décrit un paysage : les mots sont plus importants
que le paysage origine. Parce que peintre, le peintre Cézanne est par
définition truqueur puisque son objet pèse des tonnes de rocs
ou des kilos de chair, qu'il est du poids des choses, et se traduit dans l'œuvre
par la légèreté du trait, de la couleur, de la trace qui
est comme le fantôme du sujet désigné.
Oiseaux, varicelle n°73
2004
Le magicien fait apparaître, mais il y a toujours un truc. L'œuvre
est une illusion, elle écrit ou décrit et dans le tableau il
n'y a de réalité matérielle que la poussière de
couleurs, un peu de colle liant l'ensemble à un support. Le corps ou
la montagne présentés sont aussi absents que le chanteur dans
le disque qui, lorsqu'on l'écoute, occupe tout l'espace de la pièce.
J'écrivais, il y a quelques années : " j'ai inventé les
cheveux ". J'invente dans " Mes enfances " le dessin d'enfant
en tirant du fond de l'obscur, parmi des milliers de cailloux, les quelques
cailloux bruts qui vont briller. Rien de plus banal qu'un caillou de diamant
avant la taille. Ce qui caractérise les dessins d'un enfant, surtout
dans la période (trois à cinq ans) choisie, durant laquelle le
trait sort des gribouillis,
Bonhomme d'Arman n°97 2006
ce sont les sauts d'un jour à l'autre, d'un moment à l'autre,
une instabilité de la forme dans la recherche de la figure.Successions
d'essais. Plus qu'à tenter de figurer, ce dessin désigne. Ce
tâtonnement vers l'écriture ordonnée d'un chaos construit
un autre espace que celui de la page. Ce n'est pas le dessin que construisent
les enfants, mais eux-mêmes dans leur rapport de nomination aux choses.
Parler du génie des enfants, c'est joli, et très sot. Car ils
ne créent rien dans les arts plastiques. Toujours en transit, ils traversent
les représentations successives non pour construire une vision transmissible
globalement, mais pour marquer un passage vers autre chose. Ils ne construisent
pas une œuvre plastique, ils se construisent : travail assez prenant et
suffisant pour qu'on n'en attendent pas davantage. C'est pourquoi d'un dessin
au suivant les codes changent et tendent normalement vers une vision convenue
: Etablir la norme qui fera possible la lecture par l'autre et de l'autre.
L'objectif est de prendre possession du réel, comme, avec chaque mot,
l'homme s'approprie les objets et les êtres. Avant de dire sa propre
vision, il faut voir. Le plus beau des dessins d'école, aussi habile
soit-il et de façon d'autant plus évidente qu'il est plus habile,
n'est qu'un dessin qui obéit aux codes convenus, (en quoi il est parfaitement
lisible : c'est dit-on justement un dessin académique). Ce que disent
les dessins de l'humain " inachevé ", c'est comment ça
se construit vers un inachevé plus achevé, l'espace, la différence,
les couleurs impertinentes, les proportions, la ressemblance, la perception
abstraite des objets, comment ce qui peut être dit l'est. Ce que je cherche
dans ce cheminement de " Mes enfances ", c'est le geste fondateur
du sens et, au bout, de la lettre. Naissance, ou renaissance. Toujours retrouver
la frontière mouvante et brumeuse qui sépare l'image de l'écriture,
là ou passe la frontière entre la ressemblance et la pure diction
abstraite, par l'homme, de ce qui est. Marcel Alocco Nice, Septembre 2003
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