La galerie
Lara Vincy présente la seconde
exposition personnelle de Ralph Rumney (1934-2002) à Paris
après celle de 1999. Des œuvres de différentes
périodes seront proposées : des peintures abstraites
depuis les années 50 ; des œuvres réalisées à la
feuille d’or ou des peintures de la série des têtes
(Head series) du début des années 60 et d’autres
plus récentes, moins géométriques, également
avec des feuilles de métal : L’Ecart ; des compositions
de la série Autres choses (1984/85) laissant apparaître
des parties de seins ou des sexes féminins ; des œuvres
atypiques à partir de paquets de cigarettes ou de photographies
ou encore une Carte du tendre avec des empreintes de rouge à lèvres
(1995).
Un catalogue conçu et réalisé par les éditions
Allia accompagné d’un texte écrit par Michèle
Bernstein (ci-dessous) sera publié à cette occasion.
RALPH RUMNEY - LA VIE D'ARTISTE
Quelque part dans son
livre d’entretiens autobiographiques,
Le Consul, Rumney parle du peintre Manzoni : “… il était
encore plus jeune que moi (…) Un soir où j’étais
chez lui, je lui ai dit : Si tu veux être artiste, ce n’est
pas en faisant des tableaux que tu le deviendras. C’est en
vivant une vie d’artiste.” Comme toujours et comme tout
le monde, quand il parle des autres, c’est de lui qu’il
parle. On peut dire que les tableaux étaient importants dans
la vie de Rumney, mais que la vie elle-même, avec ses splendeurs
et ses aléas, fut plus importante encore.
Ça commence comme un conte de fées. Une enfance dans
un grand presbytère pauvre, en plein pays des Hauts de Hurlevent,
avec la lande autour. On ne fait pas plus romantique (Dolto, est-ce
que ça marque ?). Il n’est pas né avec une cuiller
d’argent dans la bouche, mais un livre de bibliothèque.
Fils d’un pasteur socialiste, il cherche plus extrême,
devient communiste, va vivre chez le grand pasteur marxiste du pays,
qui l’adoube. (En fait, quarante ans après, dans sa
grande maison pleine de tableaux superbes, E. P. Thompson avait encore
sur le manteau de la cheminée une toile de ses dix-sept ans. Ça
fait plaisir.) Reçu à Oxford, qu’il dédaigne
; passant par une “art-school” qu’il trouve tarte
et laisse tomber, sa vie d’artiste ressemble assez au titre
d’Orwell Dans la dèche à Paris et à Londres. À cette époque,
je l’ai vu pour la première fois.
Continuons le conte de
fées, Carabosse viendra plus tard.
Une vingtaine d’années, déjà connu dans
le Londres de la peinture d’avant-garde, où il a dû plaire
aux uns et bien embêter les autres, que manque-t-il ? Une princesse.
j.a.p. (Jewish American Princess) c’est Pegeen, blonde, autoritaire
et fragile, fille de Peggy Guggenheim. Il l’aime, il l’enlève,
il l’épouse. Et commence à mettre autant d’or
sur ses tableaux qu’il y en eut sur toutes les icônes
de Russie.
“J’ai découvert que l’on pouvait tirer
de la feuille d’or une multitude de tons. Les nuances sont
infimes mais passionnantes. En plus ce sont toutes des couleurs réfléchissantes… Au
début, évidemment, c’était du toc, du
cuivre, etc., mais j’ai progressivement découvert la
vraie feuille d’or.” Argument irréfragable. On
peut en chercher d’autres. Rumney était somptueux, hyperboliquement
somptueux. Il semble “toujours avoir alterné entre la
pénurie et une abondance presque absurde”, écrit
de lui Guy Atkins. De l’or !
A-t-il vraiment appris à Yves Klein comment utiliser la fameuse
feuille d’or ? C’est bien possible et technologique,
puisque les idées circulent. A-t-il suggéré à Manzoni
de se servir de sa “merde d’artiste” (les fameuses
boîtes) pour épingler d’un seul coup l’art,
l’artiste, le commerce de l’art et quelques autres petites
choses qui ne vont pas bien dans notre monde ? Les souvenirs de cuite
sont fumeux, on parle, on parle…
La même année, en 1957, c’est historique, Ralph
participe à la création de l’Internationale situationniste.
Il y joue un rôle non négligeable. Sûr, il en
sera le premier exclu. Mais les notions qu’il avait déjà,
purement situationnistes, de dérive, de détournement,
de psychogéographie, lui restent bien entendu, l’accompagnent
toute sa vie (d’artiste n’oublions pas). La rupture avec
Guy Debord fut fracassante, l’amitié d’Asger Jorn,
autre grand homme de l’affaire, ne lui faillira jamais.
Carabosse veillait. Dix
ans après leur rencontre, la mort
tragique de Pegeen bouleverse toutes les données. L’alcool,
gai au début, prend de sales revanches. Pour les détails
affreux et les règlements de compte sordides, se reporter,
si l’on y tient, au livre et à ses souvenirs. Pour suivre
son parcours sur le fil du funambule, les déséquilibres,
les errances, les rétablissements spectaculaires (oui), il
faut s’accrocher.
Il n’y a pas si longtemps chaque nouveau romancier, chaque
barbouilleur émergent se sentait obligé d’avertir
le public qu’il avait été gangster au Brésil,
gigolo à Hollywood, soutier dans un baleinier, orpailleur
dans une sierra. On restait sceptique. Quand on a lu un certain nombre
de biographies de morts que l’on a bien connus, on sait qu’elles
sont presque toutes fausses, biaisées, naïves ou menteuses.
Quand on lit l’autobiographie de Rumney, quand on sait un peu
de quoi il retourne, on la trouve par comparaison bien sincère.
Pour le reste, il s’explique : “Un fait survenu dans
ton existence, tu l’adaptes à quelque chose avec quoi
tu puisses vivre. Je ne pense pas être une exception à la
règle. La mémoire est donc sujette à caution.
Les témoignages sont sujets à caution.”
Somme toute, l’aventure finit bien. Toujours Consul comme
le consul de Malcolm Lowry, c’est-à-dire buvant comme
un poisson, comme un trou, comme une éponge ; sans accepter
aucune compromission avec ce qui ne l’amusait pas, créatif,
autodestructeur, il a vécu plus longtemps qu’aucune
justice divine (elle n’existe pas) n’aurait dû le
lui permettre. Les vieux savent qu’on ne vieillit pas. Laissons
lui le dernier mot : “Le dandy, en anglais ça a un sens,
en français ça en a un autre. Je n’ai jamais
très bien compris ce que ça voulait dire en français,
mais je crois que ça pouvait s’assimiler au comportement
de l’artiste.”
MICHÈLE BERNSTEIN
SEPTEMBRE 2010 |