Artistes
invités : Scoli Acosta, Elise
Florenty, Loreto Martinez Troncoso, Stephane Querrec, Clément
Rodzielski, Jessica Warboys
Commissariat d'exposition
: Émilie Renard
La résidence suivie d’une exposition
réunit six artistes pendant deux mois et est accompagnée
d’un catalogue. Comme unique condition préalable à la
résidence, je propose d’inverser le cours traditionnel
de ces événements : résidence / exposition et
catalogue, en postulant que le catalogue de l’exposition a
déjà été écrit, qu’il a
même déjà été lu, publié,
traduit, commenté et qu’il s’agit du livre de
Virginia Woolf, Les Vagues, écrit en 1931. Pour cela, il est
simplement fait mention des informations essentielles (artistes,
lieu, dates) sur la page de titre du livre.
Ce livre est construit
comme un enchaînement sans transition
de six monologues intérieurs, à la première
personne, dont le flux continu est interrompu à neuf reprises
par de courts interludes : neuf descriptions d’un paysage côtier,
de l’aube au crépuscule, à la troisième
personne. Les six personnages du roman – Bernard, Susan, Rhoda,
Neville, Jinny et Louis – sont liés depuis l’enfance
et le livre les suit jusqu’à la mort. Leurs voix sont
celles de six personnes distinctes mais s’exprimant dans un
style commun, elles provoquent leur confusion chez le lecteur et
composent ainsi une sorte de conscience centrale. Woolf écrit
dans son journal que les six voix n'étaient pas celles de
personnages séparés, mais plutôt des facettes
de conscience illuminant le sens d’une continuité. En
passant dans le flux de six courants de conscience, en montrant leurs
influences mutuelles, Woolf explore les liens entre individualité et
communauté sous les traits désordonnés d’une
seule personnalité multiple.
Cette forme d’appropriation d’un roman dans le champ
de l’exposition a plusieurs conséquences, la première étant
le titre de l’exposition : Les Vagues. La fiction et la résidence
partagent, sur un point au moins, une situation analogue, puisqu’elles
réunissent six personnes, trois hommes et trois femmes, dans
une communauté de circonstance (à l’échelle
d’une vie pour les premiers et d’une résidence
de deux mois pour les seconds, le moment de la résidence pouvant
alors être envisagé comme un moment propice aux soliloques).
Ce catalogue sera donc notre horizon commun, ce qui revient à poser
la question de son adaptation. Cet objet littéraire sera l’unique
source du discours sur l’exposition et ainsi l’unique
support de projections et d’interprétations pour les
artistes comme pour le public. Poser l’existence préalable
d’un catalogue revient à en tester sa valeur prescriptive
et descriptive, sa capacité à anticiper une exposition.
Car ce catalogue qui arrive en avance, garde aussi son statut d’objet
interprétatif. Enfin, les neufs interludes qui filent la métaphore
d’une vie à l’échelle réduite d’un
jour, seront un terrain d’investigation de ma position curatoriale,
envisagée dans une perspective neutre, extérieure et
descriptive, plus contemplative qu’interventionniste. Ainsi,
cette résidence qui réunit des artistes aux pratiques
très différentes, propose avec ce livre comme catalogue,
presque malgré eux, un métarécit. Ce livre ne
constitue ni un manuel, ni un guide et sa relation à l’exposition
n’est, pour le moment, que théorique et métaphorique
et peut être discuté, interprété ou mis à distance.
Ainsi, plus concrètement peut-être, il restera à vérifier
comment ces six artistes si différents soient-ils, ont-ils
en commun d’aborder d’une manière ou d’une
autre les questions d’identité narrative, de confusion
entre soi-même et un autre, d’identification et de personnification,
de distanciation et de perte d’identité, avec autant
d’allers-retours possibles entre des postures ambivalentes
de sincérité et d’insincérité.
(Cette note d’intention est aussi l’invitation envoyée
par Émilie Renard aux artistes.) |