Après Brasilia et Chandigarh, Louidgi Beltrame
prolonge sa cartographie personnelle et poétique de l'architecture
moderne sur le territoire de l'ex-URSS. L'exposition Energodar propose
un ensemble d'œuvres inédites conçues à partir
d'un voyage tant spatial qu'(in)temporel sur les routes ukrainiennes
relayant les villes "Atomgrads". Film, wall-painting, gravures
et dessin d'architecte composent cette exposition en quête
d'une représentation possible de ce monde en suspens immergé dans
un présent figé, dépossédé de
ses utopies passées.
L'exposition démarre de façon silencieuse sous forme
d'hommage au rock soviétique des années 80. Le wall-painting
situé à l'entrée de l'exposition rejoue à l'échelle
du mur une des pochettes mythiques du groupe russe Kino, Eta niet
Lioublou (Ceci n'est pas de l'amour). Le style graphique de la pochette
proche de celui du rock occidental des années 70 pose dès
l'entrée la question des sources et de leurs connections.
Mais rapidement Kino devient comme une des portes d'entrée
possible dans l'imaginaire de l'artiste qui utilise certains de leurs
morceaux pour la bande son d'Energodar, son nouveau film projeté dans
le même espace. Conçu à partir d'images tournées
en Ukraine durant l'été 2009, Energodar invite le spectateur,
pendant 36 minutes, à une errance urbaine alimentée
de sources sonores diverses mêlant création inédite,
archives russes et britanniques et récit personnel relatant
plusieurs événements des années 70 et 80. Si
le film démarre sur l'image d'une des dernières statues
de Lénine dominant le barrage hydroélectrique de Zaporizhia
il s'achève sur celles de plus en plus oppressantes du radar,
aujourd'hui inactif, "Russian Woodpecker". Energodar qui
signifie le don de l'énergie évoque en creux la déchéance énergétique à l'œuvre
aujourd'hui dans ces régions. C'est également le nom
d'une de ces villes dortoirs, situées à proximité des
centrales nucléaires, les villes «Atomgrads»,
témoins des vestiges passés de certaines conquêtes
urbaines et scientifiques du temps où, comme l'explique Victor,
le narrateur, les travailleurs de l'atome étaient considérés
comme de véritables héros juste après les cosmonautes.
Leur identité de villes planifiées selon un modèle
urbain identique évoquant l'idée benjaminienne d'une
architecture à l'ère de sa reproductibilité technique
recoupe tout particulièrement les préoccupations de
l'artiste. Par ailleurs leur histoire récente et tragique
a fait de ces espaces géométrisés des lieux à la
fois organisés et en même temps totalement à l'abandon.
Ainsi Pripyat (cité satellite de la centrale nucléaire
de Tchernobyl désertée suite à la catastrophe),
ville pilote et matrice architecturale des années 70, offre
un univers fantomatique et figé tel une sorte de Pompéi
contemporain. Une fois de plus Louidgi Beltrame transforme la ville
en personnage principal de son film dont les humains ne font que
traverser le cadre comme dernier recours à une possible réalité.
A la manière d'Italo Calvino parcourant les villes invisibles
absentes de tout atlas, Louidgi Beltrame nous emporte dans une déambulation
secrète entre urbanisme et paysage nourri de ses rencontres
avec l'architecture et son potentiel cinématographique. Stalker,
le personnage de Tarkovsky, dont on guette l'apparition pour entrer
dans la zone, semble hanter cet ovni visuel qui s'achève sur
des images de nature exubérante suggérant à la
fin une reprise de ses droits sur la planification urbaine.
Souhaitant renverser la chronologie et modifier la structure de l'exposition à l'image
du film, l'artiste choisit délibérément de finir
par le début. Dans la dernière salle une série
de six plaques de cuivre revient sur les sources du projet, son point
de départ. Extraites des actes du Septième Congrès
de l'Union Internationale des Architectes, à La Havane en
1963, sur la reconstruction des villes, six photos à la composition
post-constructiviste, entre image technique d'architecture et propagande,
sont reproduites selon un procédé analogique et entropique
rendant visibles les marques du processus de production. Potentiel
support pour l'édition d'affiches de propagande les plaques
apparaissent comme les outils désactivés d'une société paralysée.
Depuis les années 60 on assiste à un changement radical
de la définition de l'objet sculptural. En effet même
les sites en ruine deviennent sculptures et le spectateur est invité à contempler
des exemples d'architecture et de sculpture dans un état de
délabrement et d'entropie avancé. Superposant différentes
strates d'Histoire et d'événements tant architecturaux,
musicaux, culturels, idéologiques que politiques Louidgi Beltrame évacue
tout fil narratif et se pose, avec le spectateur, comme témoin
en retrait d'une certaine réalité. Au tournant des
années 90, l'écrivain Antoine Volodine, forgea le concept
de post-exotisme afin de ne pas être instantanément
classé dans la Science-fiction. Ce concept, totalement creux
au départ, véhicule aujourd'hui des problématiques
liées à l'espace carcéral, à l'échec
des luttes révolutionnaires, aux utopies et à leurs
dégénérescences... Ni scientifique, ni fictionnel,
ni documentaire, ni journalistique et tout cela à la fois,
Energodar génère également sa propre indépendance
et sa légitimité.
Claire Staebler, novembre 2010 |