« Si l’on se mettait dans la peau
des lettres et qu’on acceptait de les considérer non
plus comme de simples signes mais comme des personnages, on serait
bien obligé de constater qu’elles n’ont pas la
moindre conscience du texte que pourtant elles constituent, pas plus
que l’atome ne se sent ou ne se sait constituer une matière »,
nous dit Etienne Pressager, à propos de son Alphabet Turbulent.
« Lire » un texte, « regarder » une image
: voici le comportement auquel nous ont mené les livres illustrés
que nous feuilletons depuis l’enfance. Car si la pratique de
l’enluminure, art qui consiste à décorer ou transformer
les lettres d’un texte, se développe dès le Moyen
Age, elle ne résistera pas à l’apparition de
l’imprimerie, (sa reproduction étant trop coûteuse).
Texte et image se dissocient, pour ne faire l’objet seulement
quelques siècles plus tard des expérimentations les
plus diverses dans les arts visuels : premiers collages cubistes,
typographies Dada et dans les années 1960, le Pop art ou le
lettrisme français (entre autres).
Mots-images, jeux de mots, langage imagé, chacun des artistes
de l’exposition décline à sa manière,
ludique, ironique ou poétique, la relation entre l’image
et le langage.
Quatre alphabets détournent les lettres de leur fonction
première : celles d’Etienne Pressager revendiquent leur
autonomie et adoptent des attitudes singulières ; les mots
deviennent des images et les images des mots dans l’alphabet à décoder
de Rombouts et Droste. Reprenant la pratique de la lettrine, Annette
Messager invente un abécédaire sarcastique sur les
hommes ; Joël Fisher, quant à lui, tire ses lettres des
accidents du papier qu’il fabrique.
Les cadavres exquis du collectif Royal Art Lodge, les phrases de
Jean-Luc Verna et les « collages idéologiques » de
Miquel Mont forment des récits visuels à plusieurs
entrées. Enfin, Alighiero Boetti confie à des artisans
pakistanais la tâche de tisser un mot par l’alternance
paritaire de centaines de petits carrés noirs et blancs, programmée
par de tierces personnes.
Ces œuvres ont été rassemblées pour venir
en écho à la salle de murs peints de Jean-Michel Alberola
(visible jusqu’au 31 décembre 2009 au sein de l’Arsenal),
où l’artiste mêle et compose lettres, mots, images
fragmentées et couleurs comme autant de stimuli à notre
mémoire et à nos désirs d’utopie.
Œuvres de Alighiero e Boetti, Monika Droste & Guy Rombouts,
Joël Fisher, Annette Messager, Miquel Mont, Etienne Pressager,
Royal Art Lodge, Jean-Luc Verna
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