Dove
Allouche, "L’Ennemi déclaré"
Les cent quarante dessins au graphite
(10x15cm) réunis sous le titre Mélanophila_II,
présentés par Dove Allouche dans son exposition L’Ennemi
déclaré, constituent la
restitution d’une fulgurance (le mélanophila est un scarabée
qui détecte les
incendies pour s’installer ensuite et y effectuer sa ponte à l’abri
des prédateurs).
Les dessins sont réalisés à partir de cent quarante
photographies prises dans une
forêt calcinée du Portugal. La trajectoire suivie par
Dove Allouche est à ce moment-là hystérique. Il évolue dans un périmètre
très réduit. Comme si l’oeil photographique
avait passé le site au peigne fin, sous tous les angles.
Il s’agit bien de représenter un sujet disparu, tout en
choisissant l’eucalyptus, un
arbre qui a la vertu de vite se régénérer. Même
s’il s’agit de la représentation d’une
chose qui fut, il y a un retour possible. C’est de transcendance
et non de ruines dont
il s’agit.
Le sujet dessiné est peu ou prou cent quarante fois le même,
mais d’un point de vue
décalé. La reconstruction par le dessin est plus lente
que la réalité. En effet, les
photographies ont été faites l’été 2003
et la série de dessins s’achève pour
l’exposition, cinq ans plus tard, en 2008.
Aux cent quarante dessins s’ajoute un cliché photographique
intitulé Portrait de Ninetto Davoli_1, interprète de/chez Pier Paolo
Pasolini. Cette image a été prise par Dove Allouche en août 2008, dans la maison
de Davoli (qui fut celle de
Pasolini à Sabaudia, dans le sud de Rome), près du mont
Circé, au bord de la mer.
Le visage de l’ange lumineux et muet chez Pasolini est ici, cinquante
ans plus tard, invisible, en surplomb au-dessus d’un
mur. Cette image est une photo off, qui échappe autant à Davoli
qu’à Allouche.
A Pasolini, vient s’ajouter Jean Genet, une des deux grandes
paternités artistiques de
Allouche.
L’Ennemi déclaré est le titre de l’exposition,
mais aussi le titre d’une des oeuvres,
placé dans le panneau lumineux à l’extérieur
du centre d’art, qui illustre le volume
posthume de textes et d’entretiens de Jean Genet paru en 1991.
Ce livre qui contient
4h à Chatila a accompagné la réalisation des cent
quarante dessins de Dove Allouche
durant cinq ans. On observe sur la couverture les traces d’affûtage
du crayon
graphite.
Lorsque Genet écrit ce « témoignage » des
massacres dans les camps de Sabra et
Chatila, il n’a pas écrit depuis dix ans. Genet met en
place la restitution d’une
fulgurance dans un texte d’une grande beauté, d’une
grande poésie, qui va au-delà de la réalité. Une image ne peut restituer l’horreur.
Ce texte, d’une grande précision, témoigne d’un
passage éclair et met en place la
puissance du souvenir, de la mémoire après l’expérience.
Tout comme Dove Allouche
a dessiné durant cinq années la restitution d’une
fulgurance.
Claire Le Restif Leonor
Antunes, "original is full of doubts"
Leonor Antunes (née au Portugal en 1972) présente
une série de nouvelles sculptures,
produites spécialement pour cette exposition, où est
placé en premier plan le travail de
l’artiste et en toile de fond une oeuvre préexistante,
ici celle d'Eileen Gray (1878-1976)
versant architecture, bien qu’elle soit davantage connue
comme designer.
Eileen Gray n’a en effet construit que deux villas dans le
sud de la France. Il s'agit de la
Villa Tempe a Pailla à Castellar achevée en 1934
et la Villa E1027 (1926-1929) à Roquebrune
Cap-Matin pour laquelle elle crée quelques meubles d'inspiration
rationaliste dont le
fauteuil Transat (1925-1930) et la table en tube métallique
et verre E1027.
Les objets / sculptures, présents dans l’exposition, établissent
une relation à des fragments de
la villa E1027 que Eileen Gray construisit pour son amant Jean
Badovici et que
Leonor Antunes a visitée récemment. Les sculptures,
aux titres évocateurs comme par
exemple the lacquer screen of E.G , the sensation of being out-doors,
sont ici à analyser
comme des sculptures objets, qui ont une présence spécifique
dans l’espace. Leonor Antunes
convoque également le travail de l’artiste Eva Hesse
(1936-1970) quant à la manière
d’installer ses sculptures.
Leonor Antunes s'est déjà intéressée
au travail de Eileen Gray lors de l'exposition
Dwelling Place à Turin en 2007.
L'oeuvre d'Eileen Gray est reconsidérée, étudiée
au travers de la lecture libre et propreà Leonor
Antunes, qui, comme pour chaque projet observe, saisi, retient
: une forme, un
fragment, un plan.
La duplication, l'étude et l'approfondissement sont les
préoccupations majeures de l'artisteà travers l'unité de mesure et ses dérivés, « la
notion d'échelle, le volume ambiant d'un objet,
enfin son rapport à l'homme. »
De son travail on retient un intérêt pour l'inventaire,
le témoignage, le mode d'emploi, la
reconstitution minutieuse d’une fulgurance.
Pour Leonor Antunes, dupliquer n'est pas uniquement copier à l'identique
- dupliquer
c'est faire une copie - c'est reproduire, tirer en plusieurs exemplaires
car « original is full of
doubts ». Duplicate est d’ailleurs le titre « manifeste » d'un
de ses premiers catalogues.
La production de duplicata et son étrange éloignement
de « l’original » est ici en quelque
sorte le sujet de Leonor Antunes. D'une part parce qu'elle veut éviter
d'ajouter de
l'information dans le trop plein d'informations que nous recevons
et d'autre part,
parce qu'elle se passionne pour les différents contextes
et environnements dans lesquels
nous vivons, à la manière dont nous traitons les
choses. Elle s’intéresse aux systèmes
d'architecture et d'urbanisme qui déterminent nos vies et
surtout, parce qu'elle a l’intuition
que l'observation des détails ouvre une spirale sans fin.
Claire Le Restif |