DANSER AU-DESSUS DE L'ABÎME
Jean-Louis Ferrier, fin critique d'art, semblait
s'amuser d'un paradoxe quand, en 1987, il évoquait Fernand Léger à propos
de Lukachewski. Celui-ci, à l'évidence héritier
de l'expressionnisme des grandes années berlinoises du premier
quart du XXe siècle, semblait à l'opposé de
la poésie humaniste et de l'esthétique lisse de notre
grand imagier du Front Populaire. Pourtant, près d'un siècle
plus tard, il s'avère que Ferrier avait vu juste et que la
flagrante agressivité de Lukachewski était l'envers
sardonique d'une sensibilité tendue d'un moins dramatique
désir d'harmonie.
Est-ce maintenant un autre Lukachewski qui apparaît à la
galerie Lavignes-Bastille où il s'était montré,
il y a douze ans, dans toute la force de son imagerie critique, de
son dessin fouillé et cruel, de sa couleur intense et grave
? Or le voici qui s'avance d'un pas autrement léger, en de
grandes toiles d'une plastique lumineuse qui l'approche de Léger.
La couleur, vive et claire, y porte un chant d'un lyrisme sans arrière-pensée.
Le dessin fermement, structuré en composition complexe de
traits nets cernant les formes s'aplatit en deux dimensions selon
le goût d'une imagerie contemporaine qui doit beaucoup à l'art
ancien de l'affiche et qui s'épanouit dans l'élégante
et multiple illustration des arts populaires du graphe de rue et
du manga.
Oui, Léger ici peut être pris en référence
quand naguère c'étaient Grosz et Beckman. Pourtant
Lukaschewski, d'un beau geste renouvelant sa manière, reste
fidèle à lui-même, au regard acerbe qu'il a toujours
porté sur une certaine sauvagerie de l'homme (gens de l'ombre
ou stars médiatiques, personnages troubles des nuits en débauche
ou princes dérisoires de notre monde). Il est encore, comme
il l'a toujours été, le peintre de la grande mascarade
de notre temps. Tant de visages, constants sujets de ses tableaux,
s'imposent comme des masques, figures d'une humanité d'artifices,
de violence, de perdition qui fait éclater toute illusion
rousseauiste. Comme si quelque diable sorti de la nuit berlinoise
des cabarets du Kurfürstendamm en laquelle sombrait en chantant
l'Europe du début du XXe siècle,venait se couler dans
la forme policée de Fernand Léger. En se jouant de
ce généreux utopiste Lukaschewski pose le masque d'une
esthétique aseptisée sur la violence dont il s'est
fait le témoin et, si les images qu'il nous donne maintenant
paraissent plus inoffensives, plus dans l'air d'un temps désabusé,elles
n'en sont pas moins habitées des personnages qui composent
l'étonnante tragi-comédie humaine, trop humaine, que
ce peintre étonnant n'en finit pas de nous présenter
peut-être moins comme la dénonciation morale d'un monde
que nous aurions à juger que comme le miroir dans lequel il
serait toujours bon de nous mettre en question. Faut-il pour autant
désespérer ? Faut-il pour autant rire de la naïveté sociale
de Léger ? Faut-il pour autant nous croire à jamais
perdus dans un tourbillon de sauvagerie et d'arnaque ? Non. L'art
ici apporte son éternelle réponse : il est l'opération
alchimique qui fait de la splendeur avec de la tourbe, de la lumière
avec les ombres les plus lourdes. Il est, comme disait un ancien
ministre de la Culture, notre anti-destin. Ce que Fernand léger
mit si joyeusement en images. Ce que Lukaschewski, moins optimiste
et plus rieur, ne cesse de nous assurer en nous montrant que, plutôt
que se morfondre, on peut toujours danser au-dessus de l'abîme.
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