Il m'a été donné de suivre
le parcours artistique de Paul Raguenes, de loin en proche, depuis
le début des années quatre-vingt dix. La voie qu'il
a choisie est celle de l'épuration et du refus des faux-semblants.
Nous pouvons l'observer en lettres sur miroirs plus au moins teints
où ressort la phrase: "I NEVER LOOK WHAT I SEE" au
sein de la série des Miroirs gravés. Est-ce repenser "Ceci
n'est pas une pipe!" de René Magritte?
Le chemin parcouru depuis les premiers papiers poudrés fut une
sorte de prélude aux Monochromes des années 2000. Je
me souviens d'une visite d'atelier, à Condrieu, durant laquelle
Paul m'exposait ses vues quant à sa vision artistique, entouré de
créations récentes en séchage. Nous avons passé une
grande partie de la nuit à observer et déplacer des œuvres
afin de créer des associations chromatiques et de format. Il
en est ressorti que l'autonomisation du châssis peint à l'huile
et poudré pouvait être autant peinture que sculpture.
Il allait de soi que l'évolution de l'art de Paul Raguenes tendrait à polir
sa technique. Que de questionnements ont été formulés
pour que ce concept simple, mais ô combien complexe à mettre
en œuvre, utilisant le matériau réfléchissant
par excellence, le miroir, puisse aboutir . Le but de sa démarche
est de signifier à l'observateur que l'objectivité est
toute relative et peut être déjouée à tout
instant. Il nous suffit pour preuve de se mouvoir dans l'espace d'exposition
et de regarder les modifications visuelles qu'oblige la médiatisation
des œuvres. Les espaces se transforment à chacun de nos
pas. Les jeux de lumière influencent notre perception, à l'instar
des volumes qui ne cessent d'être redessinés. C'est une
façon très élégante de nous faire prendre
conscience de la subjectivité de la perspective, tel que nous
l'a déjà proposé Leon Battista Alberti avec son
De Pictura (1435). A la différence de ce dernier, la saturation
en image que notre époque nous impose ne nous permet pas toujours
d'avoir à l'esprit que nous pouvons et devons nous positionner,
prendre parti, faire des choix qui nécessitent des renonciations
et également de grandes libérations.
Paul Raguenes, par sa rigueur d'exécution et le fil rouge visible
dans l'ensemble de son œuvre, tend à signaler à celui
qui ne veut pas être dupe de perceptions standardisées,
voire biaisées, qui limitent et normalisent le réel,
peuvent faire l'effort de s'arracher aux contingences édictées
par la saturation visuelle que nous inflige notre société de
consommation. Belle leçon, à la manière d'un livre
d'images du début du vingtième siècle à l'attention
des têtes blondes en culotte courte ; l'artiste, ici, nous invite à décrypter
les signes, mais aussi à modifier nos repères et par
voies de conséquence, à éduquer notre regard,
nous forcer à réfléchir, à nous réfléchir.
Thierry Weber, Lausanne, le 21 octobre 2008
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