Avec
ses « reprises de vue », Eric
Rondepierre a tiré toutes les conséquences de la « reproductibilité technique » et
de la « société du spectacle ». Les séries
qu’il élabore au fil de ses recherches dans les archives
de film tournent autour d’un point aveugle qui se déplace
depuis quinze ans, donnant à chaque série sa place
dans un projet dont la cohérence ne laisse pas d’étonner.
Qu’il détourne des images totalement noires dont il
ne reste que le sous-titre (« Excédents »), qu’il
prélève le 24e de seconde à l’intérieur
duquel un texte de bande-annonce se forme dans l’image (« Annonces),
qu’il mette en évidence la congruence de l’image
et des signes de sa dégradation (« Précis de
décomposition ») ou qu’il nous invite à regarder
entre deux photogrammes (« Suites »), il s’agira
toujours de capter un temps qui nous échappe, entraîné dans
la nébuleuse du cinéma dont l’artiste explore
les trous noirs. Toutes les œuvres « choisies » (Rondepierre
ne manipule rien) sont liées à des défaillances
du système filmique qui déterminent la façon
de percevoir, de « cadrer ».
Depuis quelques
années Rondepierre a transgressé la
limite qu’il s’était imposée : il fabrique
maintenant ses images lui-même. Il est passé de la découverte à l’invention,
comme le dit Quentin Bajac, dans la préface du livre qui accompagne
l’exposition *. Néanmoins, le cinéma reste présent.
Avec « Loupe/Dormeurs » (2002) et maintenant avec « Parties
Communes » (2007) il assume toutes les conséquences
de la logique « spectaculaire » en amalgamant des photos
d’archives de film et des images contemporaines qu’il
prend dans son quotidien. Dans « Loupe/ Dormeurs », la
co-présence des prises et des « reprises de vue » est
induite par l’examen à la loupe d’un photogramme,
le tout « pixellisé » par un roman de 156 000
signes qui apparaît et disparaît dans chaque photo selon
le point de vue du regardeur. Dans « Parties communes »,
le cinéma apparaît au détour d’une rue,
dans un couloir de métro, au milieu de ruines … C’est
ainsi que mêlant deux mediums et deux temporalités,
des personnages sortis d’une fiction des années vingt
peuvent entrer en contact avec des SDF dans une photo d’aujourd’hui.
Cette contamination produit des effets de sens plus ou moins troubles,
crée un mystère, une tension de type hallucinatoire.
La négativité humoristique des premiers travaux de
l’artiste semble laisser place à une intelligence de
l’image plus concertée, mais tout aussi déstabilisante.
Le voyeur s’est transformé en voyant. Pour notre plus
grand plaisir.
* A cette occasion,
un livre aux éditions Janvier/Léo
Scheer est prévu qui reprendra les images de l’exposition
(« Parties communes » et « Loupe/Dormeurs »)
avec une préface de Quentin Bajac, conservateur au Centre
Pompidou.
Paraîtra également aux éditions Léo Scheer
(coll. « Variations ») : « Toujours rien sur Robert »
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