Haim Steinbach est une figure incontournable
de l!art d!aujourd!hui. Apparu sur la scène artistique à la
fin des années
soixante-dix à New York, très présent en France
au milieu des années 80, en témoigne l!exposition personnelle
que
lui a consacrée le CAPC de Bordeaux sous la direction de Jean-Louis
Froment en 1988, l!oeuvre de Haim Steinbach
s!inscrit de manière pertinente et précise dans l!histoire
de la représentation contemporaine.
L!un des paradigmes critiques que son travail soulève interroge
notre relation aux objets. Il questionne leur
omniprésence et leur place dans notre relation au monde. Que
ce soit des objets manufacturés de la grande
distribution et de l!industrie du luxe, ou encore ceux de collection,
de brocante et de mémoire. Par les dispositifs de
présentation auxquels il les soumet et nous les fait percevoir,
par les correspondances qu!il établit, il génère
un
faisceau d!associations, de souvenirs et de projections mentales, sans
fin, ni hiérarchie, où chaque spectateur se
retrouve confronté à ses propres interrogations, à ses
propres grilles de lecture et d!analyse.
Ainsi, son oeuvre constitue sans aucun doute l!une des positions les
plus radicales et les plus justes en regard de la
place et du rôle central que notre société assigne
aux objets, que ce soit à travers la culture consumériste
et
mercantile du monde et la séduction du néant que les
objets nous imposent, mais aussi à travers les processus
d!identité et de projection présents dans le processus
de la collection et des souvenirs.
Pour cette nouvelle exposition à Paris, la première à la
Galerie Laurent Godin, Haim Steinbach renoue en partie avec
l!origine même de son travail et notamment l!installation à l!Artists
Space de New York en 1979, où étaient présentés
des dispositifs associant des papiers peints collés aux murs
et des objets personnels d!amis de l!artiste, posés sur
des étagères.
Ici, pour la première fois, il s!empare de produit alimentaire,
il supprime l!étagère, à laquelle il substitue
une simple
peinture murale, et suspend dans l!espace un ensemble de jambons crus
d!Auvergne, dont l!étrange et spectaculaire
plasticité interrogent notre rapport à la fascinante
dualité des choses. D!un côté, objet de gourmandise
et de désir,
d!un autre objet étrange et répugnant que ces morceaux
de corps morts…
Deux oeuvres plus classiques accompagnent cette installation. La première « heather
legacy » juxtapose une citrouille
d!Halloween à deux flasques décorée d!un visage
hurlant, dans le style de l!imagerie Heavy Metal. L!autre oeuvre «
painted surface » associe un cône de métal renversé provenant
d!un cimetière et généralement utilisé comme
vase
pour fleurir les tombes et un plat en céramique dans lequel
sont disposés douze boules de pierre servant à moudre
la
couleur.
«
Autant que je puisse m!en souvenir, ma première impression de
l!Ambassade d!Auvergne relève de l!olfactif. Mais,
de manière notable, ce qui m!a saisi là n!était
pas tant le sens d!une odeur, mais le sens de la vision, et je me rappelle
comment d!une manière ou d!une autre, j!ai aussi été frappé d!un
profond sentiment d!horreur et de crainte
révérencielle, comme du bon et du mauvais goût à la
fois. Je crois que c!est l!odeur qui a capté mon oeil, et pourtant
je
ne me rappelle pas avoir senti quoi que ce soit ! Toutefois, je prévois
que ce qui peut bien l!emporter dans le travail
que j!entends créer pour l!exposition serait de l!ordre de l!olfactif.
Comment se fait-il que la matière organique qui
pourrit, se décompose, puisse transcender la vie et la mort
et d!une certaine façon, atteindre au sublime ? Comme se
fait-il qu!être en présence d!un morceau de cochon mort
puisse devenir une expérience des plus délicieuses ?
De
toute évidence, la culture en tant que force a la capacité de
transmuer en beauté n!importe quelle chose affreuse,
é
trange et offensante, ou est-ce la beauté qui peut tomber amoureuse
de la bête ? D!un autre point de vue, il est
possible que l!exposition que je prépare porte sur l!amélioration
par la gastronomie de l!horreur de la pourriture
associée à la mort.
Début juillet dernier, je suis allé à Paris pour
voir l!espace de la galerie Laurent Godin. Ensuite, Laurent m!a emmené
déjeuner à l!Ambassade d!Auvergne, de l!autre côté de
la rue. C!était un restaurant français traditionnel,
avec un
mobilier qui, bien que mis à jour côté style, évoquait
néanmoins l!atmosphère d!une taverne d!autrefois. Mais
ce qui
é
tait le plus remarquable dans cette dualité, c!était
les pattes de cochons fumées suspendues ça et là au
plafond ;
conception, extinction, naturel, surnaturel… »
Haim Steinbach – extrait de l!interview avec Nicolas Trembley – A
paraître dans Numéro – décembre 2007.
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