le tube espace expérimental de la galerie
kamel mennour est heureux de présenter«
Virtual fight et lymphatique », la première exposition
personnelle de Damien Odoul.
Né en 1968, Damien Odoul est à l’origine d’un
univers inclassable par son style. Se déployantà
la fois dans le cinéma, la performance et la poésie,
son oeuvre « heurte sans cesse les
limites que l’histoire a assignées aux genres
1
»
. En une quinzaine d’années, Damien Odoul aé
crit et réalisé des vidéos d’art, 11 courts-métrages
et 5 longs métrages, dont une trilogie
du double : Morasseix, Errance, Le souffle récompensé par
le Grand Prix du Jury à Venise en
2001. En attendant le Déluge (2003), fable hédoniste
sur les plaisirs de la vie à l’aube de la
mort, fut sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes
tandis que son dernier film
L’Histoire de Richard O. (2006) est actuellement à l’affiche
pour la sixième semaine
consécutive. Créateur prolifique aux multiples sentiers,
il publie cette année les Poèmes du
Milieu, « poésie viscérale » selon ses propres
termes, où les mots culbutent entre le sens et
le son, murmurent, explosent à travers le souffle de l’artiste.
Autant d’hommes dans un seul
homme, c’est notamment ce que fera découvrir l’Atelier
de Création Radiophonique
consacré aux Poèmes du Milieu lus par l’artiste
(diffusion sur France Culture, le 9 décembreà 22h10).
Initié à la boxe par son grand-père maternel qui
fut champion dans les années 20, Damien
Odoul a pratiqué lui-même la lutte gréco-romaine.
Dans son oeuvre et sa vie, art et combat
s’entrelacent inlassablement, comme une mobilisation d’énergie,
une déflagration entre
deux masses corporelles, un mélange d’humeurs en forme
de résistance à l’hygiénisme de la
pensée. Pour son exposition au Tube-Espace expérimental
de la galerie Kamel Mennour,
Damien Odoul imagine un match improbable et génial entre Fabrice
Bénichou et Brahim
Asloum.
Bénichou, 43 ans, trois fois champion du monde et cinq fois
champion d’Europe, enfant
rebelle de la boxe au courage légendaire, aux torse et bras
recouverts de tatouages.
Asloum, 28 ans, nouvelle coqueluche de la boxe française, médaille
d’or aux J.O. et
champion de France et d’Europe, actuellement en préparation
d’un championnat du monde.
A travers ce portrait en forme de Janus, Damien Odoul retrouve le mythe
du double qui
traverse l’ensemble de son oeuvre. Dans la première salle,
deux triptyques
photographiques montrent les boxeurs face à l’objectif.
Cadrage serré sur les visages et les
poings saisis dans leur élan. Instantanés révélateurs
de leurs « coups » spécifiques. Réminiscences
baconiennes dans le flou de ces images-temps : là où le
geste s’accélère, la couleur
s’intensifie jusqu’à s’annuler. Formant comme
une séquence chrono-photographique, le
mouvement semble passer d’une image à l’autre.
Suspendu, le temps devient mouvement dans les deux vidéos,
qui sont elles aussi parcourues
par l’obsession de la dualité. Non seulement synchrones
entre elles, elles sont également construites de façon
symétrique. Filmés
dans un premier temps pendant un
entraînement au sac de frappe, les deux boxeurs exécutent
ensuite un shadow (qui donne
son titre à la vidéo) : exercice lors duquel le sportif
travaille sa réactivité en anticipant sur
ses propres mouvements dans le miroir. Le résultat est une
schizophrénie troublante et
efficace. Bénichou se montre batailleur et « ferrailleur » tandis
qu’Asloum apparaît
davantage comme un « styliste ». Damien Odoul semble
situer précisément dans cette
alternative la transformation de la boxe d’aujourd’hui,
qui pour lui, quitte l’« érotisme pour
devenir pornographique », c’est-à-dire moins un
dérèglement et une explosion qu’une
mécanique rationnelle et raisonnée.
Fait inhabituel, on entend dans les vidéos les deux boxeurs
jurer, pester contre leur propre
reflet, à la manière des petites phrases assassines
que Mohamed Ali lançait à Georges
Foreman, pour l’exciter et le perturber, pendant le match qui
les opposa à Kinshasa en
1974. Par cette rencontre fictive Asloum-Bénichou, Damien
Odoul rend hommage à ceté
pisode mythique de la boxe internationale, remporté contre
toute attente par Ali. Ici,
nulle victoire, nul perdant. Il s’agit comme l’indique
le titre de l’exposition d’un combat
virtuel (le titre anglais reprend le nom d’un jeu vidéo)
et lymphatique, soit sans agressivité,
sans effusion de sang. L’écart entre ces deux pôles
restitue bien la variation de rythme dans
les deux vidéos, en plus d’exprimer l’amplitude
de l’univers de Damien Odoul, puisant dans
le très actuel comme dans des valeurs antiques ou primitives
(lymphatique étant par
exemple un des quatre tempéraments de l’ancienne médecine
humorale).
A l’entrée de l’exposition, un sac de frappe placé au-dessus
d’un cairn (ces monticules de
pierres qui servent de points de repères sur les sentiers
de montagnes, appelés aussi« montjoie ») forme un sablier, signe de la suspension du temps
dans ce combat virtuel… A
moins d’y voir un autoportrait de l’artiste, la tête
et le corps en prise aux coups, tandis que
les pieds s’ancrent solidement au sol, et d’entendre
les uppercuts et les crochets comme
autant de mots soufflés et d’onomatopées chaloupées.
Marie-Cécile Burnichon, octobre 2007
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