LE LANGAGE DES OBJETS :
«
LE NAUFRAGE» DE LIZA NGUYEN
De Christoph Ribbat - traduction :
Gaëtan Loppion, Nazira Taïrova
Rouge pour les maçons, vert pour les plombiers, bleu-gris
pour les électriciens. Cela pourrait être juste une
série sur un départ plein d'espoir. Les portraits de
Liza Nguyen montrent de jeunes migrants en habit de travail, des
Africains, installés ici à Ténériffe,
leur nouveau pays. Les autorités locales assignent ces habits
de couleur aux adolescents. Elles ont élaboré des projets
pour eux, elles les ont logés et leur ont offert une formation
professionnelle. Les jeunes hommes se tiennent devant une porte en
fer, qui au premier regard nous fait penser à une prison puis
au bout de quelques instants de réflexion à une remise à outils.
Subtilement, la photographe révèle les gestes et les
expressions du visage : la main relâchée ou crispée,
un sourire de circonstance, un regard défensif. Ceux qui sont
habituellement rangés dans des catégories redeviennent
ainsi des êtres humains avec leur individualité. Liza
Nguyen les photographie à l'aube de leur nouvelle vie. Bienvenue
en Europe.
Pourtant aujourd'hui en 2007, la ville de Los Cristianos,
Ténériffe,
ne s'autorise pas d'être sentimentale. Ces portraits font le
coeur de l'installation « The Shipwreck / Le Naufrage »,
inspirée à Liza Nguyen par cette ville côtière
où les bâteaux de réfugiés arrivent inlassablement
des côtes africaines. Ici, à Los Cristianos les autorités
enregistrent régulièrement les décès
de ceux qui n'ont pas survécu à la traversée.
Ici, la police met rigoureusement en place un dispositif de déportation
des survivants ( les jeunes hommes photographiés par Liza
Nguyen sont autorisés seulement car ils sont mineurs). Mais
Los Cristianos n'est pas uniquement le point de chute d'un exode
désespéré vers une Europe supposée paradisiaque.
C'est aussi la destination des touristes fuyant vers le paradis des îles
Canaries. Les hôtels offrent buffets et petits déjeuners
splendides, piscines luxueuses et plages dorées. Les touristes
sont venus pour le soleil de l'Afrique, pas pour sa misère.
Les gardes-côtes espagnols repoussent les opérations
de sauvetage à la tombée de la nuit afin que les européens
ne soient pas témoins de ces tragédies. Mais aussi
Los Cristianos, et c'est évident, est le cadre choisi par
de nombreux média pour mettre en scène et dramatiser
l'arrivée de bateaux bondés sur le sable européen.
Cette plage est l'interface entre le monde occidental,
le Tiers Monde, les média, les migrants, la police et les politiques.
Rien n'est simple à Los Cristianos, et selon Liza Nguyen,
un simple reportage ne peut mesurer le phénomène. La
photographe propose un autre langage pour décrire l'endroit
: celui des objets. Après tout, c'est le manque de biens d'un
côté qui conduit à l'immigration et leur surabondance
de l'autre qui rend possible le tourisme de masse. En se référant
aux produits de consommation et à leur accessibilité,
on peut expliquer la pauvreté et le luxe.
En s'appropriant les objets circulant sur place,
Liza Nguyen crée
un labyrinthe d'objets, confus et mouvant. Ils apparaissent seuls,
sur un fond blanc, illuminés dans des boîtes et hyper-présents
comme les produits des publicités. L'arrangement des boîtes
lumineuses reflète la composition du « Radeau de la
Méduse » de Géricault. Malgré son ironie
et sa froideur, « The Shipwreck », comme le tableau de
Géricault, se veut une exploration de la douleur humaine.
Liza Nguyen choisit l'esthétique la plus simple pour l'effet
le plus dur. Elle nous montre la répartition fonctionnelle
des objets de Ténériffe et relativise ainsi le regard
plein d'espoir des futurs électriciens, maçons et plombiers.
Bienvenue en Europe. Voici les vêtements que la police espagnole
retire directement aux réfugiés africains, pièce
par pièce, tout finit aux ordures. Ici les lunettes de sécurité,
les gants en caoutchouc, et les menottes des policiers effectuant
leur travail. Ici les vêtements neufs pour ceux qui vont être
rapatriés. Le savon, le dentifrice, la brosse à dents,
le peigne donnés par la Croix Rouge. Il y a aussi un petit
bikini, une casquette avec un palmier, un set de rackets de plage
pour que les touristes puissent s'amuser. Ici, immaculé et
bien plié, un sac pour masquer et déplacer les cadavres.
Point final, le langage des objets nous rend muet.
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