Au
début était le trait. La ligne. Frontière à peine
tangible qui pour l’artiste prend sens et projette les jalons
de ce que sera le dessin. De là, par glissement poétique,
par association formelle, se développent et prolifèrent
les signes du dessin. Ainsi, d’une ligne verte naît
l’idée d’une jungle, de cette jungle, l’idée
de la femme, de celle-ci une homme, puis une ville, la terre et
enfin les étoiles ! D’une certaine manière,
cette ligne n’est pas l’élément abstrait
du dessin, elle est ligne fondatrice, colonne vertébrale, épine
dorsale à partir de laquelle s’opposent et se complètent
les parties du dessin.
L’artiste aime mêler à ses dessins à la
plume ou au crayon des matériaux aussi hétéroclites
que des inclusions de photographie prises par l’artiste et
découpées, des paillettes ou de la passementerie, des épingles
ou des hameçons, des collages divers.
La composition s’offre alors comme un rébus, à l’image
de ces paysages provençaux – région dont l’artiste
est originaire- parsemés d’indices significatifs (carrières,
vestiges romains, oliviers, montagnes…). Peut-être est-ce
ainsi qu’il faut lire un dessin de Desfons : une énigme
intempestive dans laquelle chaque partie livre un intime indice.
Dans les dessins de Desfons, la volupté n’est jamais
loin de la cruauté, l’envolée jamais loin de
la chute, le sommeil jamais loin de la disparition, l’onirisme
jamais loin d’une sorte d’hyperréalisme inquiétant,
l’ivresse des sommets proche, tout proche du vertige du précipice.
Les tensions, la dimension dramatique, voire dramaturgique de la
scène sont palpables. Ici, la poésie ne fait pas l’économie
de la violence. La lutte, le conflit, comme processus de fonctionnement
universel, est au cœur de
son travail : c’est l’histoire de l’homme
et de la femme, de l’ancien et du moderne, de la couleur et
du dessin, de la profusion et du vide, de la foi et de la libre pensée…
Télescopage de références, avec irrévérence,
femmes ingresques, hommes sculpturaux comme à Florence, paysages
cézanniens, situations homériques, animaux mythologiques
au croisement de l’Orient et de l’Asie, enfers et paradis
flamands, et puis Duchamp bien sûr, et puis enfin le surréalisme
dont l’artiste connut les précurseurs...Autant de rappels
d’une culture classique dont l’artiste ne fait pas sciemment
usage tant elle est devenue une seconde nature.
Contre tout esprit de sérieux, Pierre Desfons laisse à d’autres
le soin d’analyser son travail et les implications inconscientes
qu’il recèle. Peu lui importe de savoir ce qui, au fond,
le pousse à choisir ici un vide angoissant et là un
plein obsessionnel, semblables à de fiévreux croquis
d’Unica Zürn, ici les courbes d’une femme alanguie à la
sérénité de bain turc et ailleurs l’ étrangeté d’un être
hybride entre divinité et animalité…Mais,
second degré, il n’hésite pas à détourner
un test de Rorschach en chevelure pour le moins signifiante !
Fascinants et bien plus complexes qu’il n’y parait,
les dessins de Pierre Desfons ne se laissent pourtant jamais départir
d’un noir et délicat sens de l’humour. Rien d’alarmant
dans ce monde où l’angoisse semble toujours à la
frontière du rire !
Marie Deparis |