Après cinq expositions personnelles depuis
1986, dont l’hommage rendu fin 2003 sous forme de rétrospective « PIERRE
JAHAN - UN PHOTOGRAPHE AU LIBRE COURS », parcours en cent tirages
d'époque de 1930 à 1960, la galerie lui consacre à l’automne
2005 une nouvelle exposition qui fera découvrir, à travers
des ensembles inédits, d’autres aspects d’une œuvre
infiniment riche et aux multiples facettes.
Cette fois, c’est le regard attentif porté par Pierre
Jahan à la nature humaine que soixante œuvres, épreuves
d’époque de 1930 à 1950, vont privilégier
: la série peu connue de La Vie Batelière (Mars 1938)
- un ensemble de scènes chaleureuses, souvent nocturnes, au
vif des rues de Paris (1932-1939) - et quelques très belles études
de nu (fin des Années 1940).
Si on examine de plus près le qualificatif de photographe
humaniste qui fût attribué à cet artiste du grand écart,
par facilité de classification historique, en le rapprochant
d’archétypes à la française comme Robert
Doisneau, Willy Ronis, François Kollar et d’autres,
l’on s’aperçoit vite que l’on aurait pu
tout aussi bien citer Brassaï, Kertesz, certains Américains
de la FSA ou regarder du côté de l’Allemagne.
La charge d’humanité chez Jahan n’est ni un alibi
ni un but en soi, elle n’est jamais pesante, mièvre,
pathétique ni grotesque, elle est vraie, de la vérité des êtres
qu’il photographie au quotidien de leur vie. Portraits et scènes
de labeur ou de loisirs, attitudes, gestes, expressions, tout est
authentique, ce n’est ni posé, ni volé, mais
offert sans avoir l’air d’y toucher, avec une grande
simplicité.
Observer les autres dans leurs actes
de présence au monde,
puis faire acte de reportage existentiel avec des images de réalité objective,
mais néanmoins construites par le regard photographique, voilà tout
l’art de Pierre Jahan. C’est cet état d’existence,
loin de tout pittoresque, qui donne sa force de rayonnement à la
suite d’images de La Vie Batelière, mais c’est
le savoir voir de l’artiste qui, par le cadrage, la plongée
ou la frontalité, l’équilibre de la lumière
et les articulations de l’ombre, transforme ce rapport d’existence
en équation photographique parfaitement composée et
résolue.
Quant aux vagabondages photographiques
dans Paris auxquels Pierre Jahan n’a jamais renoncé, c’est l’atmosphère
qui prime, au sens des plus belles années de ce mot dans la
bouche d’Arletty. La ville se livre modestement, avec ses itinéraires
de jour et de nuit, ses acteurs ordinaires et ses ébats populaires
: les Halles, les camelots et les stands des Grands Boulevards, Le
Canal Saint-Martin, l’entrée des théâtres,
Pigalle. Paris se découvre au hasard de trouées inattendues
ou mystérieuses, scènes et décors flirtent avec
le cinéma de l’époque, en basses lumières,
la vie est naturellement là, vibrante, touffue, spontanée,
derrière le silence de la photographie.
À la fin des Années Quarante, Pierre Jahan a abordé le
corps, la part de rêve du corps féminin traitée
avec respect, et modestie encore : pas de culte formel, pas d’effet
esthétisant, de la tendresse, un sens de l’intimité,
une délicatesse des poses, de la peau apprivoisée dans
un doux bain de lumière. Hors l'admirable élégie
de 1947, série de photographies consacrée à un
couple d'amants nus sur un lit, vouée à l'illustration,
quatrain par quatrain, du poème de Jean Cocteau Plain Chant
(1923), d’autres études de nu individuelles viennent
d’être retrouvées. L’une d’entre elles,
pourtant chaste épure sur un drap, entraîna pour Pierre
Jahan un procès rocambolesque qu’il gagna grâce à Maître
Maurice Garçon et à un défilé à la
barre de témoins de moralité célèbres
!
En préfiguration à un légitime hommage muséal,
l’exposition rétrospective de 2003 comptait déjà des œuvres
importantes extraites de certaines des séries perles de Pierre
Jahan : associés à des photomontages, des surimpressions
et des collages (1935-1945), les photogrammes brûlés
de L'Herbier Surréaliste (1947) magnifiquement parachevés
dans l'incendie de l'appartement de Pierre Jahan, le 6 novembre 1948,
et redécouverts en 1988 ; des images clandestines, sous l'occupation,
de la Mort et les Statues (1942/43) célébrées
par un livre en 1946 avec un texte de Cocteau, d’autres sur
Le Retour des œuvres au Musée du Louvre (juin 1945),
son suivi de la Libération de Paris (août 1944), les
vues de Paris chante sa Nuit (janvier 1945), et la très étrange
série de La Poupée réalisée en 1942-45
dans l'antre inquiétant qu'était l'atelier du peintre
et poète Henri Héraut à Montparnasse.
En 2005 « Humain, trop humain » poursuivra le travail
de révélation entrepris par la galerie sur le fonds
photographique de Pierre Jahan, en abordant d’autres registres
esthétiques et de nouvelles orientations thématiques.
Son œuvre bien sûr participe de la succession des enjeux
historiques et esthétiques de son médium entre les
Années Trente et Soixante, mais Pierre Jahan a choisi d’avancer
masqué, et de toujours suivre sa fantaisie où qu’elle
l’emmène. Il a traversé le siècle de biais
hors de toute contrainte, avec la photographie comme manière
de vivre libre et d'être fidèle à lui-même.
Grâce à cette attitude, à mesure que se dévoileront
l’étendue et l’importance de sa production artistique,
le public, comme les historiens, les responsables culturels et les
collectionneurs, peuvent s’attendre à aller de surprise
en surprise.
Michèle Chomette
QUELQUES REPÈRES BIOGRAPHIQUES
:
Pierre Jahan est né le 9 septembre 1909 à Amboise,
s'est installé à Paris en 1933 où il s'est éteint
le 21 février 2003. Il faisait partie d'une génération
de photographes professionnels qui considéraient leur pratique
comme un art du plaisir, de la liberté, de la disponibilité.
Ils étaient présents au monde et le monde le leur rendait
bien. La photographie n'avait pas encore vécu les écartements
et les écartèlements dont notre période contemporaine
l'a gratifiée, et elle avait oublié les allégeances
et les discriminations de sa jeunesse au 19 e siècle. Elle
allait son libre chemin, battait la campagne et la ville, tour à tour
grave ou facétieuse, se contentant de l'essentiel : cadrer
l'avènement des images avec spontanéité, appétence
et amour du travail bien fait, sans s'embarrasser de grandes questions
théoriques. La longue carrière de Pierre Jahan reflète
un comportement indépendant et même épicurien,
et une inlassable curiosité à aborder, avec l'ingénuité et
l'humour qu'on lui connaissait, toutes les opportunités de
produire des images y compris dans des situations à risques.
Ses premières photographies professionnelles sont publiées
en 1934 par Plaisir de France dont il sera l'un des principaux collaborateurs
jusqu'à la fin de la revue en 1974. À la même époque,
il commence à exposer avec Ergy Landau, Laure Albin Guillot,
François Kollar, Rogi André, Henri Cartier-Bresson,
Man Ray ... Il est membre dès 1936 du Rectangle fondé par
Emmanuel Sougez, puis du Groupe des XV en 1950. Il s'intitulait alors " illustrateur " ce
qui impliquait un rapport étroit au texte, au livre, à la
commande, et une certaine modestie. Innombrables sont les ouvrages,
revues et supports auxquels Pierre Jahan a apporté sa contribution:
itinéraires touristiques et architecturaux, reportages industriels,
campagnes publicitaires. Ce n'est en général pas dans
leurs pages que l'on découvre ses œuvres majeures, celles
qui relèvent d’un corpus plus personnel et qui constituent
des enclaves précieuses dans une production pléthorique
et très diversifiée, dense de 70 ans. Elles se situent
aussi bien dans le registre d'une photographie naturellement directe
et rayonnante que dans les étrangetés d'une veine surréaliste
et fantastique, ou dans les fantaisies récréatives
que l’esprit frondeur de Pierre Jahan appliquait, avec une
grande liberté d'idées et de style, à des couvertures
de livre et à des études publicitaires, son activité essentielle
de 1945 à 1960.
Ses œuvres sont dans les collections du Musée National
d'Art Moderne, Centre Georges Pompidou, de la Bibliothèque
Nationale de France, des Musées de la Ville de Paris : Musée
d'Art Moderne, Carnavalet et Bibliothèque Historique, du Museum
of Modern Art à New York, du Houston Fine Arts Museum, de
l’Art Institute of Chicago, et beaucoup d’autres collections
institutionnelles et privées aux USA et en Europe.
Récemment de nombreuses expositions internationales ont présenté et
publié au catalogue des œuvres de Pierre Jahan : "Exposed
- The nude in 20th century camera art", Städtische Museen,
Heilbronn 2004 - "Vagues II - Hommages et digressions",
Musée Malraux, Le Havre 2004 "Regards sur la Libération
de Paris - photographies août 1944", Arc de Triomphe,
Paris 2004 - "Le désir en vue – photographies surréalistes",
Hamburger Kunsthalle 2005 - "1945 - Fin et renouveau dans la
photographie", Westfälisches Landesmuseum für Kunst
und Kulturgeschichte Münster 2005 - "Le Paris des photographes",
Hongkong Museum of History 2005 - "Paris : photographs of a
time that was", The Art Institute of Chicago 2005 - "Le
Palais de l’Institut à travers les arts", Institut
de France, Paris 2005 – "Speaking with Hands – Photographs
from the Buhl Collection", Guggenheim Bilbao 2005 …
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